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Catégorie : AYONS LE COURAGE DE CONNAITRE... NOTRE HISTOIRE
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1905, « L’action enchaînée », hommage de Maillol à Blanqui.

« Le devoir d’un révolutionnaire c’est la lutte, toujours » proclamait Louis Auguste Blanqui dont l’idéal, républicain et socialiste, inspira fortement la Commune de Paris. Il fut surnommé « l’Enfermé » pour avoir passé plus de 30 ans de sa vie en prison. Non sans mal, la République lui rendit tardivement hommage, en érigeant à Puget-Théniers, sa commune natale, une statue d’Aristide Maillol, elle aussi révolutionnaire !

Par Philippe JEROME

Voilà cent cinquante ans, plus précisément le 17 mars 1871, Louis Auguste Blanqui, « homme de lettres », condamné à mort par contumace pour « attentat ayant pour but d’exciter à la guerre civile » (1) est interpellé à Loulié (Lot). Déçu de ne pas avoir été élu aux législatives de février, malade, il avait trouvé refuge chez sa nièce, s’échappant ainsi de Paris assiégé par les Prussiens. Il est pour la nième fois jeté en prison, au château du Taureau en Bretagne. Son élection à la Commune, le 26 mars suivant (2) ne le protègera en rien, au contraire. « Nous le tenons enfin ce scélérat ! » se félicite Thiers qui, ce même 17 mars, ordonne la saisie des canons de la Garde Nationale.

Le lendemain éclate à Paris cette insurrection populaire tant prônée et espérée par les « blanquistes » ! Blanqui, qui ne sortira de prison qu’en 1879, a-t-il été, comme le pensait Marx, le chef qui a manqué à la Commune ? En tout cas, ainsi que le raconte Louise Michel dans ses Mémoires, les communards ont tenté d’obtenir sa libération en proposant aux Versaillais de l’échanger contre leur plus important otage, l’archevêque de Paris, Mgr d’Arbois ! C’est dire combien le peuple ouvrier parisien tenait à cet homme qui s’est tenu toute sa vie à ses côtés.

C’est par anticléricalisme que l’étudiant en médecine et en droit à Paris est entré en politique …comme on entre en religion. En 1827 il interrompt ses études et se lance dans le journalisme. Il rend compte des débats à la Chambre des députés pour « Le Globe » et s’imprègne des idées de Saint Simon. En bon fils de l’ancien conventionnel Jean Dominique Blanqui (né, lui, à La Trinité) il s’inscrit à la société des Amis du Peuple. Il avait reçu un choc émotionnel intense lors de l’exécution des quatre sergents de La Rochelle à laquelle il a assisté (3) Mais son émancipation politique date vraisemblablement du procès fait à des activistes républicains après les émeutes de 1830, procès au cours duquel il se proclame «  prolétaire » et plaide « pour le suffrage universel et un impôt sur le superflu des riches ». Ce qui lui vaudra…..sa première condamnation (à un an de prison) pour «  avoir troublé l’audience » !

Tandis que son frère Rodolphe devient un brillant économiste, Louis Auguste, marié à son amour de jeunesse, Suzanne Amélie Serre, s’affirme en organisateur et en idéologue d’un mouvement populaire qui cherche à faire fructifier l’héritage démocratique de la Révolution française par l’injection d’idées nouvelles, socialistes , communistes , anarchistes… Le « blanquisme » fleurit alors sur le terreau du mouvement ouvrier parisien. On pourrait ainsi grossièrement le résumer : un républicanisme ouvrier de tendance socialiste et patriote. L’une des fameuses devises de Blanqui dit tout : « la liberté il ne faut pas l’attendre, il faut la prendre ». Ce qui, à l’époque, n’exclut pas l’action violente !

Après avoir fondé en 1838 la Société (secrète) des Saisons il prend la tête du soulèvement ouvrier de mai 1839 contre le régime de Louis Philippe. Arrêté le 12 mai il est emprisonné au Mont Saint Michel sous le coup d’une condamnation à perpétuité pour « tentative insurrectionnelle ». C’est encore une insurrection, celle de février 1848 qui le délivrera ! A sa sortie du cachot, il dit «  avoir des cheveux blancs et le cœur brisé ».Il ne restera pas longtemps à l’air libre. Le 15 mai suivant il est de nouveau arrêté et ne sortira alors de prison que onze ans plus tard ! Une gravure de 1851 représente Napoléon III conduisant le corbillard de la République tandis qu’au loin dans une Bastille reconstruite, moisit Blanqui…

En prison le révolutionnaire mûrit ses thèses en faveur de l’éducation du peuple et d’une nouvelle organisation de la société basée sur le partage des richesses. Pour lui, la Révolution doit être accomplie par le peuple en armes dirigé par une élite intellectuelle et vise au dépérissement de l’état bourgeois. Des idées qui affolent la bourgeoisie industrielle triomphante et qui lui vaudront, en 1861, un nouveau séjour à La Force d’où il s’évadera en 1865. En 1870, il fonde le journal « La patrie en danger » qui s’oppose frontalement à Bismarck et Thiers. Le « parti blanquiste » dispose alors d’une force armée d’environ 2500 hommes qui sera un des fers de lance de la Commune.

Lorsqu’il meurt à Paris, d’une congestion cérébrale, le 1° janvier1881 à l’âge de 76 ans, ses contemporains lui donnent le surnom de « l’Enfermé ». Il aura passé 33 ans,7 mois et 16 jours derrière les barreaux ! Clémenceau arrondira à quarante ans lorsqu’en juin 1879 il plaidera, à la tribune de l’Assemblée pour amnistier « un homme qui a sacrifié sa vie à un idéal » et qui vient, alors qu’il est en prison à Clairvaux, de concevoir encore un journal baptisé « Ni Dieu Ni Maître » et …d’être élu député à Bordeaux !

Dans sa cellule, visitée pas nombre de journalistes, « l’Enfermé » reçut de nombreux courriers de soutien ce qui le poussa à rentrer, à 74 ans , dans la bataille électorale. A une certaine Mme Antoine de Nice, il répondit un jour : « mon pays d’enfance est toujours resté dans mon souvenir (…) lumière éclatante au fond de mon sépulcre ». Mais l’enfant de Puget Théniers ne sera honoré que 25 ans après sa mort ! Et ce grâce à un alignement des planètes républicaines et socialistes.

En 1905, année d’unification dans la SFIO des différents courants socialistes, la Ligue des droits de l’homme lance l’idée de la construction, à Puget Théniers, d’un « monument à Blanqui ». Idée relayée par un comité de financement qui comprend, entre autres , Georges Clémenceau , Jean Jaurès, les grands écrivains Anatole France, socialiste et Octave Mirbeau , anarchiste. Sous l’influence de ce dernier, pourtant admirateur d’Auguste Rodin, la commande, à fort risque politique, est passée au sculpteur Aristide Maillol. Lorsque Clémenceau l’interroge, en juillet 1905, sur son projet, l’artiste répond : « je vais vous faire un gros cul ! ». Avec l’aide de Matisse, il exécute ses dessins préparatoires, en prenant pour modèle sa femme Clotilde…L’autodidacte catalan qui se refuse à faire « de la photographie en sculpture », a l’ambition de réaliser une allégorie de la lutte pour la liberté. Ce sera « l’action enchaînée », un nu féminin en bronze, de 215 cm de haut. L’œuvre représente une femme musclée en mouvement (peut être un jeune homme disait Maillol !) qui tente de se débarrasser de ses chaînes. Du jamais vu ! Et un scandale d’autant plus retentissant que, le 14 octobre 1908, la statue est placée, sans tambour ni trompette, comme une provocation anonyme, devant l’église du village ! Président du conseil, Clémenceau refuse de participer par deux fois à une inauguration officielle, de même que son successeur Aristide Briand ! Des processions religieuses sont organisées contre le « monument satanique » pourtant considéré comme un chef d’œuvre par les critiques d’art, certains comparant Maillol à Michel Ange. Sous la pression, la municipalité déplace une première fois la statue, en 1911, puis en 1922, la relègue sur le champ de foire. Pendant la dernière guerre, grâce à Matisse, elle sera cachée dans les abattoirs locaux puis à Nice pour ne pas connaître le même sort que celle de Gambetta…grand adversaire politique de Blanqui (4).  « L’action enchaînée » a été remise en place à Puget Théniers, à la Libération. Des copies ont été installées à Paris , Banyuls-sur-mer , cité natale de Maillol, et… place Blanqui à Caracas (Venezuela) !

(1) Le 10 mars 1871, la Cour d’assises de la Seine juge les organisateurs blanquistes de la « journée insurrectionnelle » du 31 octobre 1870.L’autre condamné à mort est Gustave Flourens.

(2) 90 conseillers municipaux sont élus, dimanche 26 mars 1871. Dans le 18° arrondissement (Butte-Montmartre) Blanqui obtient 14953 voix alors qu’il est en prison. La Commune s’installe à l’Hôtel de ville le mardi 28 dans une ambiance de fête populaire et prend pour emblème le drapeau rouge.

(3) Hostiles à la monarchie, Jean François Bories (26 ans) Jean Joseph Pomier(25 ans) Marius Claude Raoulx (24 ans) et Charles Goubin (20ans) , sergents au 45° régiment d’infanterie réputé bonapartiste ( et pour cela transféré de Paris à La Rochelle) sont accusés de complot. Ils sont guillotinés le 21 septembre 1822.

(4) Le 16 avril 1942, la statue métallique de Gambetta pesant 1500 kilos (érigée sur l’actuelle place De Gaulle ex-Libération à Nice) et découpée puis fondue par l’occupant allemand.

POUR EN SAVOIR ( BEAUCOUP) PLUS

Sur Blanqui

BLANQUI L’Enfermé

Gustave Geffroy

Dessin de couverture de Ernest Pignon Ernest. Avant-Propos de Bernard Noël

Editions L’AMOURIER

Cette biographie de Blanqui G. Geffroy (1855-1925), journaliste, historien, a été publiée en 1886, 1896 et 1925. Devenue introuvable en librairie, elle a fait l’objet de cette nouvelle édition, en 2015.

Sur Maillol

A Banyuls-sur-mer

La maison-atelier d’Aristide Maillol, dans sa ville natale, a été transformée en musée. Au bord de mer a été installée une réplique de « L’action enchaînée » qui respecte l’idée première du sculpteur c’est-à-dire une statue sans bras.

Rodin/Maillol , face à face

Catalogue de l’exposition 2019 au musée d’art Hyacinthe Rigaud ( Perpignan)

Silvana Editoriale