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Catégorie : Rencontres de la Pensée Critique
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Shlomo Sand

 

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Palestine et Israël

 

Comment gagner la paix ?

 

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Rencontres de la Pensée Critique des 17 et 24 septembre 20151 :

 

Shlomo Sand annonce, pour commencer, qu'il va s'exprimer non en tant que musulman, non en tant que juif, mais en tant qu’israélien ; comme historien aussi, mais historien engagé. Si son analyse historique et théorique est très très radicale, en fin de compte, au niveau politique, il se définit plutôt comme modéré. Autrement dit : autant la connaissance et la compréhension théorique et historique des choses appellent de la netteté et de la clarté, autant, en ce qui concerne la politique et les rapports de force, il faut accepter de passer des compromis.

 

 

Ce conflit israélo-palestinien est sans doute le plus long de l'histoire moderne. On peut parler de cent ans. Et depuis un demi siècle une population endure une occupation sans droits politiques et sociaux, et cela de la part d'un État qui se définit comme démocratique, libéral. Situation acceptée par la grande majorité des israéliens. 4-5 millions de personnes sans aucun droit depuis un demi siècle de la part d’un État qui est, par ailleurs, soutenu par l'ensemble du monde occidental. Un État – qui n'est pas la Russie ; qui n'est même pas l’Iran - qui peut intervenir dans la politique américaine d'égal à égal. État ami de la France, par ailleurs, qui y a des ambassadeurs, des conseillers culturels, des intellectuels. Comment cela est-il possible ? Éclairages.

 

 

 

La terre d’Israël. Shlomo Sand prend l'exemple de Jérusalem. Au point de vue de l'architecture, -le mur des lamentations mis à part, -Jérusalem ne compte pas de bâtiments juifs. Les constructions sont ottomanes, musulmanes et arabes. Rien de juif dans cette ville juive. Et pourtant elle a toujours été une ville sacrée. Mais ce n'est pas la Jérusalem physique qui est sacrée. Ce n'est même pas l'esplanade d'Al Aqsa, qui est d’ailleurs interdite aux juifs, puisque dans la religion juive, et de tous temps, le juif n'a pas le droit de monter sur les lieux sacrés tant que le Messie n'est pas arrivé. Les juifs ne voulaient pas venir dans cette ville pour vivre. C'est pour cette raison que les juifs n'ont pas émigré à Jérusalem, ni en Palestine. S'il y a une ville juive c'est Netanya, et non pas Jérusalem. Il faut dire cela parce que c'est à Jérusalem, annexée en 1967, dont un tiers des habitants sont des arabes palestiniens, que se déploie la répression israélienne la plus sévère. C'est à Jérusalem, capitale israélienne, qu'un tiers des habitants n'a pas de droits égaux aux juifs ; n'a pas le droit de participer à la souveraineté. Et Shlomo Sand de demander tout de go à la salle : « Est-ce que vous comprenez ça ? ». Nul ne pipe mot. Chacun comprend.

 

Parallèlement, si un juif niçois décide d'émigrer en Israël, automatiquement il reçoit la pleine citoyenneté israélienne... Et cet Etat-là, qui se définit comme démocratique, est considéré comme tel par le monde occidental... Comment comprendre l'attitude de solidarité à l'égard d'Israël des personnes - françaises ou autres - d'origine juive ? Il y a, c'est évident, une dimension de solidarité profonde que Shlomo Sand « comprend très profondément ». Mais, en même temps, poursuit-il, comment accepter de soutenir la politique d'oppression d'un autre peuple ? Pas pendant 30 jours ; pas pendant 30 semaines ; 30 mois... Non : un demi-siècle... Comment des français peuvent-ils supporter cela ? Et pourquoi cette situation se prolonge-t-elle autant ? Pourquoi la poursuite de l'occupation ? Pourquoi ce refus de deux États ? Pourquoi ce refus du retour aux frontières de 1967 ? Pourquoi ces refus, droite et gauche confondues ? Quel est le mystère de ce si long conflit ?

 

« Pour vous, les européens, lance Shlomo Sand, la terre est moins importante dans votre vision nationale ; la terre en soi n'est pas centrale dans votre imaginaire ». Un français, certes, serait blessé si on remettait en question Reims comme partie intégrante du territoire français ; pas question de renoncer à Reims, ni à Orléans. Pour autant, les français d'aujourd'hui n'ont pas ce sentiment national patriotique qu'ils ont pu avoir autrefois. En Israël c'est différent ; il y a un refus d'évacuer les territoires occupés, aussi peuplés soient-ils. Pour les israéliens moyens, Hebron, Jérusalem Al-Qods, Bethléem et Jéricho c'est comme Reims et Orléans pour les français. « Vous allez mourir pour Reims et Orléans ! Nous allons mourir pour Hebron, pour Bethléem, pour Jéricho ! » ; pour ces villes dont les habitants ne sont pas des juifs mais des arabes.

 

 

 

Une revendication territoriale adossée à la Bible. Dès l'âge de sept ans, et jusqu'au baccalauréat, chaque israélien a des cours sur la Bible (Ancien Testament). Elle est abordée non comme un livre théologique (pour croire en Dieu) mais comme un livre historique (pour croire en la terre et aussi pour construire une image ethnocentrique d’un peuple éternel). Un livre plein de miracles, mais un livre historique. La raison de cet enseignement, voulu par la droite comme par la gauche, est nationale : la Bible apporte la preuve que cette terre, retrouvée après deux mille ans d’errance, appartient aux juifs. Dès lors, comment s’en libérer ? Qui osera dire - deux mille ans après - et nonobstant le fait que, récemment, des archéologues israéliens ont pu mettre en doute la vérité biblique - qu'il faut renoncer ? La négation de l'exode ou de l'exil des juifs par les Romains est inacceptable. Dire que les juifs berbères sont avant tout berbères, que les juifs sont des berbères qui se sont convertis au judaïsme, heurte beaucoup les sionistes. C'est pire que d'être pour un État palestinien.

 

En résumé, la majorité des israéliens ne veut pas vivre avec les arabes, comme beaucoup de niçois [rires], et, cependant, ils n'ont pas l'intention - même Yitzhak Rabin au moment du massacre de la mosquée d’Hebron, même Shimon Peres après l'assassinat d’Yitzhak Rabin - de quitter les territoires occupés tant que ce sera viable. Tant, aussi, que le monde occidental l'acceptera.

 

 

 

Quelle solution ? 600.000 israéliens vivent maintenant en Cisjordanie. Shlomo Sand ne croit pas que, dans les conditions actuelles, Israël puisse abandonner les territoires occupés. À cause des mythes, cela a été dit, mais aussi parce que « ça marche ! ». Rien n'est éternel, certes ; chaque conflit finit par aller vers sa solution. Qu'est-ce qui peut conduire israéliens et palestiniens - 130 ans ans après - à accepter un compromis historique ? Moralement, un État unique, regroupant israéliens et palestiniens, serait la meilleure solution. Mais politiquement, c'est une bêtise parce que la société israélienne, qui est très raciste, n'acceptera pas de vivre dans un État dont la moitié (et, à terme, plus de la moitié) de la population ne sera pas juive. Au surplus, la majorité des palestiniens ne réclame pas (encore) l'Etat unique.

 

De même qu'un enfant né d'un viol a le droit d'exister, mais ne saurait continuer de violer, de même Israël, né d'un viol, a le droit d'exister, mais ne saurait continuer de violer. Si donc Shlomo Sand, après un aussi long conflit, ne croit pas à un État unique au sein duquel pourrait régner l'harmonie, il milite pour deux États. Il faut reconnaître l'Etat d'Israël dans les frontières de 1967. Il faut reconnaître aussi un État palestinien souverain sur les territoires occupés et évacuer la plupart des colonies. Un État israélien qui pour le républicain Shlomo Sand serait non juif, c'est-à-dire n’appartiendrai pas aux juifs du monde, tout comme l’État palestinien serait non musulman. Deux États qui, selon Shlomo Sand, seraient nécessairement confédérés eu égard à l'imbrication-intrication des réalités israélienne et palestinienne. Impossible, en effet, de vivre sans les arabes au Proche orient.

 

Est-ce que c'est possible ? Cela ne viendra pas, selon lui, de la société israélienne elle-même. Il faut faire pression sur Israël, sous toutes les formes possibles, y compris le boycott, sauf la terreur évidemment. Shlomo Sand s'étonne, à cet égard, qu'il y ait tant de français qui soient d'accord de boycotter et de sanctionner la Russie qui a annexé la Crimée (qui n'était ukrainienne que depuis 1954, et dont la population voulait redevenir russe), et si peu, au contraire, pour boycotter et sanctionner Israël (qui occupe la Cisjordanie depuis près d'un demi-siècle contre la volonté de la population).

 

 

 

Daniel Amédro

 

(d’après des enregistrements audios)

 

À paraître en septembre 2015

 



 

1 La ville de Nice a annulé le vendredi 11 septembre la réservation de l'amphithéâtre de Garibaldi pour la conférence du 17, avant de faire machine arrière le mardi 15 face à l'ampleur de la protestation. Trois cent personnes se sont présentées le 17, dont seules moins de deux cent ont pu être admises dans la salle. M. Shlomo Sand a accepté de rencontrer une nouvelle fois les niçois le 24, et plus de 150 personnes ont encore répondu à l'appel. La conférence d’André Tosel, « Quel avenir pour la pensée néo-conservatrice ? », qui devait avoir lieu le 24, et qui a été reportée avec son accord, ce dont je le remercie encore, est reprogrammée le mercredi 25 novembre.