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Catégorie : Rencontres de la Pensée Critique
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Jean-Louis Heudier

 

 

 

« "Prête-moi ta plume !"

 

pour raconter l'histoire de la découverte de l'univers »

 

 

 

 

 

Rencontre de la Pensée Critique du 10 avril 2014

 

Le spectacle du ciel est le bien commun de l'humanité ; visibles par tous, les étoiles sont les repères naturels auxquels chacun se rattache, où l'on vient chercher sécurité et réconfort. Le ciel est ainsi rapidement devenu le livre où l'Homme a placé ce qu'il avait de plus précieux : sa culture. C'est pourquoi les mythologies ont été inscrites parmi les étoiles, seul livre ouvert à tous, inaltérable de surcroît. Le ciel, observé avec soin et constance, nous a livré les clefs de l'organisation sociale et permis de répondre à la question fondamentale : où sommes nous ?

 

« Commence la moisson quand les Pléiades, filles d'Atlas, se lèvent dans les cieux, et le labourage quand elles disparaissent ; elles demeurent cachées quarante jours et quarante nuits, et se montrent de nouveau lorsque l'année est révolue, à l'époque où s'aiguise le tranchant du fer. Quand les Pléiades, les Hyades et l'impétueux Orion auront disparu, rappelle-toi que c'est la saison du labourage. Qu'ainsi l'année soit remplie tout entière par des travaux champêtres ». HÉSIODE (~ -750), Les travaux et les jours

 

 

 

Trois siècles plus tard, PLATON nous encourage à nous inspirer de l'harmonie céleste pour gérer la société :

 

« Le Soleil, la Lune et les cinq autres astres, ceux quon appelle errants, sont nés pour définir les nombres et le Temps et en assurer la conservation. Ayant façonné le corps de chacun deux, le dieu les a placés, au nombre de sept, dans les sept orbites que décrit la substance de l’écliptique ». PLATON (-427 , -347), Timée, 38d-39d, ~-360

 

 

 

Pratiquement à la même époque, ARISTOTE expose les premières conclusions liées à l'observation critique des phénomènes célestes et affirme la sphéricité de la Terre.

 

« Une preuve nous est fournie par l’évidence sensible : sans cette sphéricité, les éclipses de Lune ne présenteraient pas les segments tels que nous les voyons. Cest un fait que si, dans les aspects quelle offre chaque mois, la Lune revêt toutes les variétés (puisquelle devient droite, bombée et concave), dans les éclipses, la ligne qui la limite est toujours une ligne courbe, de sorte que, sil est vrai que l’éclipse est due à l’interposition de la Terre, cest le forme de la surface de la Terre qui, étant sphérique, sera la cause de la forme de cette ligne.

 

En outre, nos observations des astres montrent avec évidence, non seulement que la Terre est circulaire, mais que cest un cercle qui nest pas dune grandeur considérable. En effet, il suffit que nous nous déplacions tant soit peu vers le Sud ou vers le Nord, pour amener une évidente modification du cercle de lhorizon, de sorte que les étoiles qui sont au-dessus de nos têtes sont tout à fait changées, et napparaissent plus les même si nous nous déplaçons vers le Nord ou vers le Sud.

 

Il résulte évidemment de ces faits que non seulement la forme de la Terre est circulaire, mais encore quelle est une sphère qui nest pas très grande, car autrement leffet dun si faible changement de position ne serait pas si vite apparent. Cest pourquoi ceux qui croient quil y a continuité de la région avoisinant les Colonnes dHercule et de la région de lInde, et que, de cette façon, il ny a quune seule mer, ne semblent pas professer une opinion tellement incroyable. Ils en donnent encore comme preuve le cas des éléphants, dont l’espèce se rencontre dans chacune de ces régions extrêmes, ce qui tend à faire croire que cest en raison de leur continuité que les régions extrêmes sont affectées des mêmes caractéristiques ». ARISTOTE (-383 , -321) Du Ciel. II, 14, (-350)

 

 

 

Ainsi, dès l'Antiquité la Terre est sphérique et se trouve au centre de l'univers. Le monde existe, on peut en faire le tour. Forts de cette découverte, dès le IIIè siècle avant notre ère, les Hommes vont mesurer la taille de la Terre et la distance de la Terre à la Lune.

 

« Tout en haut, il y a la sphère dite sphère des fixes, sur laquelle se trouve la représentation figurée de toutes les constellations. ../.. Au-dessous de la sphère des fixes, se trouve le Brillant, qu'on appelle lastre de Saturne ; il décrit le cercle zodiacal en 30 ans à très peu près, et chaque signe en deux ans et six mois. Sous le Brillant, plus bas que lui, circule le Splendide, dit l’astre de Jupiter ; il décrit le cercle zodiacal en 12 ans et chaque signe en un an. Au-dessous encore se place le Rougeoyant, lastre de Mars, il parcourt le cercle zodiacal en deux ans six mois, et chaque signe en deux mois et demi. Lespace en-dessous est occupé par le Soleil, qui décrit en un an le cercle zodiacal et chaque signe en un mois à très peu près. Encore plus bas se trouve Lucifer, lastre de Vénus, qui se meut à peu près à la même vitesse que le Soleil. Encore en dessous se trouve l’Éclatant, lastre de Mercure, qui se meut également à la même vitesse que le Soleil. Tout à fait en bas, se meut la Lune, qui décrit le cercle zodiacal en 27 jours 1/3, et chaque signe en 2 jours ¼ à très peu près ». GEMINOS (-109 , -40) Introduction aux Phénomènes, I, 19-39, (-50)

 

 

 

Au début de notre ère, SÉNÈQUE nous incite à travailler : «un jour viendra où ce qui est mystère pour nous sera mis au jour par le temps et les études accumulées des siècles».

 

« Personne nest si indolent, si obtus, si courbé vers la terre, quil ne se redresse et ne s’élève de toute sa pensée vers les choses divines, tout au moins lorsquun phénomène nouveau a brillé du haut du ciel. Tant que les choses suivent leur cours ordinaire, lhabitude les dépouille de leur grandeur. Car nous sommes ainsi faits que les spectacles quotidiens, si dignes soient-ils de notre admiration, passent inaperçus de nous et que, au contraire, nous prenons plaisir aux choses les plus insignifiantes, si elles ne nous ont pas familières. Voilà pourquoi lassemblée des astres, qui donne de la beauté à l’immense firmament, ne force pas lattention de la foule ; mais quun changement se produise dans lordre de lunivers, tous les regards se dirigent vers le ciel. Le Soleil na de spectateur que quant il s’éclipse ; la lune n’est observée que sil lui arrive le même accident. Les villes alors poussent des clameurs et, dans leur folle superstition, les individus font tapage à l’envi. Combien plus grandes sont pourtant les œuvres habituelles du Soleil ! Il fait pour ainsi dire autant de pas quil y a de jours et ferme le cercle de l’année par sa révolution. ...

 

Tellement plus grand que la Terre, il ne la brûle pas, mais la réchauffe en réglant sa chaleur par des alternatives d’intensité et de relâchement. Il nemplit la Lune de sa lumière que si elle lui fait face, et ne la voile dombre que si elle est de côté. Et pourtant, nous ne prenons pas garde à ces phénomènes, aussi longtemps quils sont conformes à l’ordre établi. Survienne un dérangement, une apparition insolite, on regarde, on pose des questions, on éveille lattention dautrui. Tellement il nous est naturel dadmirer le nouveau plutôt que le grand ». Sénèque (-4 , 65) Questions Naturelles (62)

 

 

 

Il faut attendre le XVIe siècle pour que l'ordre établi soit remis en cause de manière définitive, grâce à NICOLAS COPERNIC qui, reprenant une idée émise par Aristarque de Samoa dix-sept siècles plus tôt, propose de placer le Soleil au centre du système. Les planètes ne sont plus des dieux, mais des mondes comme le nôtre, notre Terre n'est plus qu'un monde parmi les mondes.

 

« .../... nous navons aucune honte daffirmer que ce quembrasse la Lune, ainsi que le centre de la Terre, est, parmi les autres planètes, entraîné par ce grand orbe autour du Soleil en une révolution annuelle ; et que celui-ci est au centre du monde ; et que le Soleil demeurant immobile, tout ce qui paraît être un mouvement du Soleil, est en vérité plutôt un mouvement de la Terre ; et que la dimension du monde est telle que, tandis que la distance du Soleil à la Terre, comparée à la grandeur de quelqu'un des orbes des autres planètes, possède un rapport dune dimension assez sensible, par rapport à la sphère des fixes elle apparaît nulle, ce que je trouve plus facile à admettre que de déchirer la raison par une multitude presqu’infinie d’orbes, comme le sont forcés de faire ceux qui maintiennent le Terre au centre du monde ». Nicolas COPERNIC (1473 , 1543) Des révolutions de Orbes Célestes, 1543

 

 

 

Depuis toujours, des penseurs ont rejeté les croyances, en particulier celles liées à l'influence du ciel sur les hommes. RABELAIS, contemporain de Copernic, écrit une parodie d'horoscope... Pourtant, cinq siècles plus tard, le commerce des charlatans se porte à merveille !

 

« Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal: les muetz ne parleront guières: les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.

 

Plusieurs moutons, bœufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.

 

Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.

 

Et attendu le comète de l'an passé & la rétrogradation de Saturne, mourra à l'hospital ung grand marault tout catharré & croustelevé. A la mort duquel sera sedition horrible entre les chatz & les ratz, entre les chiens & les lievres, entre les faulcons & canars, entre les moines & les œufz ». François RABELAIS (1483 , 1553) Pantagrueline pronostication - (1532)

 

 

 

À la même époque, GIORDANO BRUNO affirme que nos sens ne nous permettent pas de comprendre, mais simplement de vivre. La compréhension relève de l'intelligence : il faut donc continuer de penser, et ne jamais cesser de chercher, les conclusions hâtives que l'on tire de nos sensations nous enduisent en erreur : trente ans avant l'utilisation de la lunette astronomique, il affirme que les étoiles sont des soleils et que d'autres mondes existent.

 

« Les habitants des autres astres doivent, comme nous, avoir l'impression d'être au centre de l'univers. L'anthropocentrisme est une maladie engendrée par un usage naïf des sens ». Giordano BRUNO (1548 , 1600) De infinito (1584)

 

 

 

Au début du XVIIe siècle, l'utilisation de la lunette d'approche permet à GALILÉE d'affirmer l'héliocentrisme et la pluralité des mondes.

 

« C'est un spectacle plein de beauté et que de voir le corps lunaire, qui est éloigné de nous d'à peu près soixante rayons terrestres, d'aussi près que s'il se trouvait à deux de ces unités, si bien que le diamètre de cette Lune nous paraît environ trente fois, sa surface neuf cents fois et son volume vingt-sept mille fois plus grands que si elle était seulement regardée à l’œil nu ; par là on comprendra avec une certitude acquise par l'expérience sensible que la Lune est revêtue d'une surface qui n'est pas du tout lisse et polie mais rugueuse et inégale, et que, comme la face de la Terre elle-même, elle est partout couverte d'énormes gonflements, de profonds dépressions et d'anfractuosités.

 

De plus, il ne semble pas devoir être jugé sans importance d'avoir eu raison des querelles sur la Galaxie, ou Voie lactée, et d'avoir rendu sa substance manifeste aux sens et à plus forte raison à l'intelligence ; en outre, il sera agréable et très beau de montrer du doigt la substance des étoiles qu'à ce jour les astronomes ont nommé buleuses, et de prouver qu'elle est bien différente de ce que l'on croyait jusqu'à présent.

 

Mais ce qui passe de loin toute admiration et nous a poussé avant tout à avertir l'ensemble des astronomes et des philosophes, c'est que nous avons découvert quatre étoiles errantes, connues ni observées par personne avant nous, qui ont leur propre révolution autour d'un astre insigne parmi ceux que l'on connaît , à la façon de Vénus et de Mercure autour du Soleil, tantôt le précédent et tantôt le suivent, sans jamais s'en éloigner au delà de certaines limites ». Galileo GALILEI (1564 , 1642) Le messager céleste (1610)

 

 

 

Quelques dizaines d'année plus tard, Gio.-Domenico Cassini (1625 - 1712) mesure la distance de la Terre au Soleil. Preuve est faite que nos sens nous trompent : le Soleil pourrait contenir un million de fois la Terre qui est loin d'être le plus grand des mondes : Jupiter pourrait la contenir 1300 fois ! Exploitant ces découvertes, LA FONTAINE nous invite à nous méfier de nos sens, la raison devant décider en maitresse.

 

« J'aperçois le Soleil ; quelle en est la figure ?
Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour :
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature ?
Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
Sur l'angle et les côtés ma main la détermine ;
L'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur ;
Je le rends immobile, et la Terre chemine.
Bref je démens mes yeux en toute sa machine.
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon âme en toute occasion
veloppe le vrai caché sous l'apparence.
Je ne suis point d'intelligence
Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts,
Ni mon oreille lente à m'apporter les sons.
Quand l'eau courbe un bâton ma raison le redresse,
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais, en me mentant toujours »
Jean DE LA FONTAINE (1621 , 1695) Un animal dans la Lune (1675) - Fables, Livre VII -

 

 

 

Dès le XVIIe siècle, de grands textes de vulgarisation scientifique apparaissent. La connaissance de l'univers est à la portée de tous ceux qui savent lire.

 

« La marquise sentit une vraie impatience de savoir ce que les étoiles fixes deviendraient. Seront-elles habitées comme les planètes ? me dit-elle. Ne le seront-elles pas ? Enfin, qu'en ferons-nous ? Vous le devineriez peut-être, si vous en aviez bien envie, répondis-je. Les étoiles fixes ne sauraient être moins éloignées de la Terre, que de deux cent mille fois la distance d'ici au Soleil, qui est de trente-trois millions de lieues ; et si vous fâchiez un astronome, il les mettrait encore plus loin.

 

Leur lumière, comme vous voyez, est assez vive et assez éclatante. Si elles la recevaient du Soleil, il faudrait qu'elles la reçussent déjà bien faible après un si épouvantable trajet; il faudrait que, par une réflexion qui l'affaiblirait encore beaucoup, elles nous la renvoyassent à cette même distance. Il serait impossible qu'une lumière qui aurait essuyé une réflexion, et fait deux fois un semblable chemin, eût cette force et cette vivacité qu'a celle des étoiles fixes. Les voilà donc lumineuses par elles-mêmes, et toutes, en un mot, autant de soleils. Ne me trompe-je point, s'écria la marquise, ou si je vois où vous me voulez mener ? M'allez-vous dire : "Les étoiles fixes sont autant de soleils ; notre Soleil est le centre d'un tourbillon qui tourne autour de lui ; pourquoi chaque étoile fixe ne sera-t-elle pas aussi le centre d'un tourbillon qui aura un mouvement autour d'elle ? Notre Soleil a des planètes qu'il éclaire ; pourquoi chaque étoile fixe n'en aura-t-elle pas aussi qu'elle éclairera ?". Je n'ai à vous répondre, lui dis- je, que ce que répondit Phèdre à Œnone : "C'est toi qui l'a nommé" ». FONTENELLE (1657 , 1757) Entretiens sur la pluralité des mondes (1686)

 

 

 

La suite de l'histoire est d'une extraordinaire richesse. Les découvertes se multiplient grâce à l'utilisation de nouveaux moyens d'observation et aux progrès de toutes les disciplines scientifiques. Preuve est rapidement faite que le Soleil n'est qu'une étoile de petite taille, que l'univers est peuplé de rassemblements d'étoiles ressemblant à notre Voie lactée, la Galaxie. Il apparait aussi que la physique qui a permis d'élaborer ces extraordinaires lois décrivant notre environnement, même lointain, est incapable d'expliquer le comportement de la lumière. Au début du XXe siècle, Albert Einstein ouvre la voie à de nouvelles investigations et à la découverte de nouvelles sources d'énergie en publiant la théorie de la Relativité Générale. L'univers s'explique de mieux en mieux, mais échappe à toute représentation sensible. Cet apparent dilemne avait déjà été entrevu vingt siècles plus tôt !

 

« Toi, cesse donc, sous prétexte que la nouveauté te fait peur, de rejeter mon système ; mais nen aiguise que mieux ton jugement, pèse mes idées ; et si elles te semblent vraies, rends toi ; ou bien si tu ny vois que mensonge, arme-toi pour les combattre. Ce que lesprit recherche dans lespace infini qui s’étend au-delà des limites de notre monde, cest ce quil peut y avoir dans cette immensité que lintelligence scrute à son gré, et vers laquelle senvole la pensée, libre dentraves ». LUCRÈCE (-99 ,- 56)

 

 

 

L'histoire continue. La quête de la connaissance, s'écrit tous les jours et appartient à tous. L'humanité, entretient et accroît sa mémoire, la culture, c'est ce qui la distingue des autres espèces animales.

 

« Hier soir, la Grande Ourse sallongeait sur le bord de l’horizon. Cassiopée élevait ses fanaux en zigzag de lautre côté de la Polaire. Véga, l’étoile bleue, brillait au sommet du ciel. Vers loccident, Arcturus descendait ; entre les deux, on voyait la Couronne et sa Perle. Au levant s’étendait la longue Andromède, d’où tombaient, plus au Nord, les étoiles de Persée, comme un collier rompu. Ces noms sont anciens ; mais ces parures du ciel sont plus anciennes que les noms. Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou sy plonger, comme les avait vues le pilote d’Enée.

 

Quand on ramène les yeux sur cette Terre, où tout a changé, où tout change si vite dinstant en instant, il est impossible quun si grand contraste ne secoue pas la pensée jusque dans son fond. Le torrent se déchire sur le roc ; le roc lui-même s’en va en sable ; à peine les pics granitiques montrent-ils, par leur forme, quils résistent à la neige et aux pluies ; mais ces talus calcaires, ventrus, rayés d’argile, on les verrait couler presque comme de leau, si lon vivait seulement un peu plus lentement et si dix siècles valaient une seconde. Nos passions changent comme des reflets sur leau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais si nous regardons de nouveau les étoiles, les temps sont de nouveau abolis, nous voyons lordre et l’éternité.

 

Platon en fut tellement saisi, quil enseigna que les dieux nous avaient donné les étoiles pour modèles, afin que nous missions, malgré les choses qui s’écoulent, lordre et le repos dans nos idées. Sil parlait en poète, et sil croyait au fond que cest nous-mêmes qui sommes des dieux dun instant, cest ce quon ne peut pas savoir, car il avait lart de sourire pour les nourrices et les petits enfants pendant quil parlait à des hommes. Toujours est-il quil exprimait là une grande et profonde idée ; car ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d’un ordre à chercher dans les choses, d’où toute leur puissance et toute leur justice est sortie, tombant ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent.

 

C’est pourquoi, aujourdhui encore, cest au vrai ciel des étoiles quil faut suspendre une vie humaine ; sans quoi les caprices des hommes et les cris des enfants nous étourdiraient. Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. Là regarde le législateur des cités, et le législateur de lui-même, et le poète, et la vieille bonne femme aussi. Tous cherchent la même chose ; les uns quelque Dieu arbitre, les autres quelque Loi, tous le sceptre humain et la couronne humaine, chacun comme il la voudrait. Les uns regardant les images, et les autres lisant ». Emile Chartier, dit ALAIN (1861-1951), Propos (15 septembre 1909).

 

 

 

Jean-Louis Heudier