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Catégorie : Rencontres de la Pensée Critique
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André Tosel

 

L'infini et le capital

 

fin du monde ou fin d'un monde ?

 

 

 

 

 

 

 

Entretien paru dans le nº 9 du Patriote (29 novembre au 5 décembre 2013)

 

L'urgence d'une espérance

 

 

 

Dans le cadre de leur cycle de "Rencontres de la Pensée Critique", les Amis de la liberté donnaient la parole, jeudi 24 octobre, à la maison des associations de Garibaldi, au philosophe André Tosel, pour une conférence intitulée "L'infini et le capital. La fin d'un monde". André Tosel a bien voulu répondre à nos questions.

 

Le Patriote Côte d'Azur - Vous décrivez une société dans laquelle la logique libérale est partout...

 

André Tosel - Elle est particulièrement expansive, en effet. Elle est infinie sur le plan intensif en ce quelle est linfini de la production du capital par lexploitation du travail, pour toujours plus de capital et dexploitation, au prix de la mise à la casse des masses non suffisamment productives de plus value. Cet infini de la production s’est étendu comme infini dune consommation qui a dabord séduit les masses et a satisfait des besoins, mais en les aliénant et en les rendant toujours plus dépendants de leur solvabilité au prix de la dette. La dette est le moyen capitaliste par excellence pour assujettir et gérer les individus et les Etats au profit du capital financier qui agit à la vitesse de la lumière et simmunise ainsi des critiques et des résistances qui ne peuvent pas se manifester.

 

Cette infinité dans laccumulation est aussi extensive en ce quelle pénètre des secteurs jusqu’ici régis par une logique de service public et de bien commun minimal, comme linstruction, la santé, la sécurité sociale, les retraites, les médias et la culture. Le monde entier cesse d’être un monde auquel nous sommes présents et devient lunivers monstre régi par un mécanisme tendanciellement automate qui jusquici a su tout à la fois buter sur ses limites - les crises - et les dépasser à son profit. Jusqu'à quand et avec quels dégâts ? Beaucoup espèrent que le progrès technologique et scientifique ouvre des possibles inédits de communication et de communauté spécifique, mais ce secteur reste sous lemprise de cette logique en ce que cest un secteur à forte valeur ajoutée.

 

PCA - Le sentiment d'aller dans le mur se généralise, et pourtant vous nous exhortez à ne pas sombrer dans le catastrophisme. Ce n'est pas à LA fin du monde que nous assistons, dites-vous, mais à la fin d'UN monde.

 

A.T. - Le sentiment commun daller dans le mur se justifie par le constat que de nombreux processus se poursuivent le long dune voie elle aussi infinie : aggravation des inégalités sociales imposant une question sociale mondiale ; vastation de la nature, avec émergence irréversible de la question écologique ; multiplication des états de guerre au sein dune géopolitique où l’enjeu est tout à la fois le contrôle le plus grand possible de ressources rares et lexpansion dune puissance d’agir ; installation durable dune question identitaire liée aux mouvements de populations et question des conflits identitaires. Si ces tendances sunifient il se produira une crise inédite de civilisation qui peut être considérée comme autre chose et plus que la fin dun monde historique - je veux parler du monde moderne à domination encore occidentale - qui trahit ses meilleures réalisations. Le risque dune crise de civilisation est celui de la perte dacquis civilisationnels qui permettaient aux hommes d’être au monde en commun, de croire au monde et dy oeuvrer avec des perspectives de progrès à partir de possibles inversant les tendances destructrices. Ce serait une perte de monde produisant désespérance, errance dans le désert humain de lUnivers Automate et Fétiche de lArgent engendrant toujours plus dArgent source de pouvoir et de jouissance privées.

 

PCA - Cet autre monde que vous évoquez, que peut-on bien en dire ? Et que faire pour augmenter les chances de le faire advenir ?

 

A.T. - Cet autre monde nest pas à penser seulement à partir des idéaux utopiques légitimes et sensés du communisme ; il est à produire aussi par une série de coups d’arrêts donnés à ces tendances de catastrophe ; coups d'arrêt qui seuls peuvent faire alternative au capitalisme néolibéral qui définit encore aujourd'hui la totalité de ce qui est faisable. Ces coups d’arrêt doivent inverser les tendances à la catastrophe et se constituer en éléments de progrès, c’est-à-dire nous sortir de ce monde sans monde. Il se trouve que le camp de cette alternative nest pas au clair sur les analyses et les pratiques alternatives. Dune part, sest formé le camp de ceux qui revendiquent une minoration de la croissance et de la consommation avec partage des richesses au profit des plus pauvres, qui prônent une diminution du rôle du travail, qui prennent très au sérieux la question écologique et veulent réduire les états de guerre au nom dune citoyenneté cosmopolitique, éthique et politique. Dautre part, existe toujours le camp plus traditionnel de ceux qui veulent relancer en la contrôlant la croissance pour maintenir au travail ceux qui en sont privés : ceux-là attendent des mouvements de masse qui existent par exemple en Amérique du Sud la puissance qui peut permettre à l’Etat-nation de diriger une transition hégémonique. LEtat est certes dénationalisé par la mondialisation et amputé de ses fonctions de protection sociale, mais il demeure encore le cadre concret local de toute action dinversion des tendances catastrophistes. Cette dualité de lalternative ninterdit pas les résistances, mais elle empêche de leur donner une cohérence stratégique théorique.

 

 

 

Propos recueillis par Daniel Amédro

 

 

 

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