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Catégorie : Rencontres de la Pensée Critique
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Arno Münster

 

 

 

 

 

Albert Camus : révolte ou révolution ?

 

Réflexions sur L'homme révolté

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rencontre de la Pensée Critique du 11 décembre 2014 :

 

Arno Münster rappelle, en guise d'introduction, que la commémoration du centenaire de la naissance d'Albert Camus, l'année dernière, a donné lieu à toute une série de grandes manifestations culturelles, colloques, débats, expositions, et aussi à quelques polémiques et controverses. Il rappelle les remous provoqués par la révocation de Benjamin Stora comme commissaire de l'exposition Albert Camus à Aix-en-Provence, par la maire UMP de la ville, sous la pression des rapatriés d'Algérie. La tentative de remplacer Stora par Michel Onfray n'aboutira pas car ce dernier devra finalement jeter l'éponge. Arno Münster relève que le même Onfray avait proposé à Nicolas Sarkozy de transférer les cendres d'Albert Camus au Panthéon. Projet qui se heurtera au refus catégorique de la famille.

 

 

Les premières rencontres littéraires d'Arno Münster avec Albert Camus datent de l'époque où, étudiant à l'Université de Tûbingen, il lit Les justes. La découverte de Camus le bouleverse. Il avait certes lu, en 1958, les Lettres à un ami allemand de juillet 1944, mais avait préféré lire Sartre, son plus grand rival. Ce n'est qu'après qu'il lut Le mythe de Sisyphe (1942), L'étranger (1942) ou Noces (1959), et plus tard encore L'homme révolté (1951). Il découvrait un parfait connaisseur de Nietzsche et de la pensée libertaire. Un nietzschéisme camusien très méditerranéen ; un culte et même une métaphysique de la terre, du corps et du soleil qui fascinait énormément ; un propos solaire nietzschéen. Des lectures qui provoquaient aussi des questions : pourquoi centrer sa vision sur l'individu plutôt que sur l'appartenance sociale ? Est-ce de l'égophilie (amour de soi) ? Camus est-il vraiment philosophe ? ne puise-t-il pas dans l'arsenal des objections antirationalistes ?

 

L'hymne dionysiaque1 à la nature, le culte de la nature, va contre le dualisme cartésien qui fait abstraction du corps. Avec Camus, l'homme redevient chair avec juste assez de conscience pour jouir de l'élémentaire. L'homme est dans l'union totale de l'âme et du corps. Cette célébration de l'homme-chair et de l'homme-nature, du droit du corps contre le judéo-christianisme, est héritière de La généalogie de la morale de Nietzsche. Chez Camus, cependant, c'est une union extatique, une union avec le monde, qui est affirmative, qui dépasse le ressentiment, qui est contre la culpabilisation, et ne verse pas dans le culte excessif du surhomme nietzschéen. On est du côté de la réjouissance cosmique et non de l'ascétisme chrétien et religieux. Albert Camus suit le mot d'ordre vitaliste : il faut vivre ici et maintenant. Ce vitalisme nietzschéen, qui se mêle à l'exaltation de la beauté et de la sensualité telle qu'on peut la trouver chez Plotin, est une pensée anthropologique fondée sur l'union de l'homme à la nature, au soleil et à la mer. Avec la lecture du Mythe de Sisyphe, Arno Münster découvre un Camus existentialiste, quoique ce dernier ne l'admette pas. Mais un existentialiste qui, à la différence de Sartre, met l'accent sur l'impossibilité, le non sens, l'absurdité, la vanité de l'action humaine dans ce monde de l'injustice. Il en était là de la découverte de Camus quand il s'attaqua à cette oeuvre monumentale qu'est L'homme révolté.

 

 

 

Quelle est la place de Camus dans l'existentialisme telle qu'on peut l'apprécier à partir de L'homme révolté ? Arno Münster précise d'abord que l'existentialisme renvoie à la philosophie de l'existence de Kierkegaard. C'est une pensée fondée sur une subjectivité radicale du vécu et de l'expérience, pour laquelle l'essence de l'être-là est fondée sur son existence ; pour laquelle donc l'existence précède l'essence. Un existentialisme qui tente d'opposer à la philosophie de Hegel, qui sacralise l'universel, une philosophie radicale du sujet, une philosophie de l'intériorité subjective, religieuse, repliée sur elle-même. Dans l'existentialisme du XXè siècle, au contraire, existentialisme version Heidegger-Sartre-Jaspers, prédomine la tentative de convertir cette pensée de l'existence au-delà de tous les liens théologiques, au-delà de toute transcendance, dans une analytique existentielle de l'être-là (dasein). Sartre (L'être et le néant, 1943), Lévinas (De l'existence à l'existant, 1978) et Derrida (L'écriture et la différence, 1967) ont joué un rôle important de médiateurs pour l'introduction de cette idéologie existentielle de Heidegger en France. Mais une introduction allant de pair avec un processus de différentiation. Par exemple, Sartre critique le concept heideggerien de l'être-avec (Mitsein) ainsi que la définition heideggerienne de la coexistence des diverses formes de conscience de l'être dans le monde. Il prendra aussi ses distances, dans L'existentialisme est un humanisme (1945), avec l'antihumanisme de Heidegger.

 

Albert Camus ne se définit donc pas explicitement comme existentialiste. Il met au centre de sa pensée et de son œuvre, plus littéraire que philosophique, non pas l'être et le néant, comme Sartre, mais l'absurde, et cela au nom d'une philosophie de la révolte. Révolte contre l'injustice de ce monde. L'absurde, pour Camus, a son origine dans le hiatus entre l'agir individuel ou collectif et le monde, qui est plus fort que l'action humaine. Dans Le mythe de Sisyphe, par exemple, l'absurde (Sisyphe) détruit toutes nos espérances. Cette pensée de l'absurde est également incarnée par Meursault dans L'étranger (1942). L'absurde occupe chez Camus la place que le néant occupe chez Sartre.

 

 

 

D'une pensée de l'absurde, Camus passe à une pensée de la révolte. Il publie L'homme révolté en 1951, livre qui va conduire à la rupture entre Camus et Sartre. Camus s'y réclame de Nietzsche, de Stirner et de la tradition libertaire. Il présente la révolte comme mode d'être adéquat à l'autoaffirmation du moi contre le monde extérieur. En même temps, Camus se démarque du nihilisme de Stirner, et de toutes les formes de violences révolutionnaires destructrices. C'est ainsi qu'il expose dans Les justes le dilemme moral de l'action des révolutionnaires anarchistes russes. En s'inspirant de l'assassinat du grand duc Serge, à St. Petersbourg, en 1905, il met en scène un héros qui, au tout dernier moment, hésite à faire exploser sa bombe parce qu'il s'aperçoit que le grand duc est accompagné, dans son carrosse, de sa femme et de ses enfants. L'action révolutionnaire, dit Camus, peut devenir immorale sinon criminelle si elle n'hésite pas à tuer des innocents. La négation destructrice stirnérienne est clairement dirigée contre toute affirmation alors que pour Camus la révolte doit être simultanément négation du mal, de l'oppression, ET affirmation positive de la possibilité d'une vie et d'un monde autres, plus justes.

 

Camus qui, rappelle Arno Münster, s'opposait à l'esprit de système, ne voulait pas être classé existentialiste ; être un second Sartre. il a toutefois fortement contribué, ajoute-t-il, dans le style qui était le sien, sans doute plus littéraire que philosophique, profondément inspiré par Nietzsche, Plotin et aussi Jean Grenier, son mentor, à des avancées philosophiques.

 

 

 

Après avoir placé la première partie de son œuvre sous le signe de l'absurde (L'étranger, Le mythe de Sisyphe, Caligula), Camus en vient au thème de la révolte. C'est en 1951, avec L'homme révolté, qu'il entame le second cycle de son œuvre. Arno Münster précise d'abord la conception de la révolution chez Camus. Celui-ci n'y voit rien d'autre qu'un mouvement qui boucle la boucle qui passe d'un gouvernement à l'autre. C'est l'insertion d'une idée dans l'expérience historique. Par cette définition Camus postule un lien direct entre l'idée et l'action révolutionnaires. Mais, constate Camus, en réalisant cette idée, en faisant appel à d'importants sacrifices humains, la révolution dévie, notamment en étouffant sous ses pieds la révolte. Par l'excès de crimes commis en son nom, en trahissant ses propres idéaux, elle échoue. Et Arno Münster note que l'histoire du XXème siècle donne raison à cette hypothèse camusienne. Mais Camus ne veut pas se borner à la description du phénomène révolutionnaire en général. Son projet est surtout de valoriser la révolte ; la révolte individuelle surtout ; et de stigmatiser la dégénérescence des révolutions, notamment des révolutions historiques du XXème siècle inspirées par Marx, car Camus ne remonte pas à la Révolution française. Son projet est de stigmatiser des pouvoirs et empires totalitaires où l'homme révolté sera anéanti par une machine étatique ultra bureaucratique et inhumaine s'imposant comme un nouveau pouvoir absolu. Le fait, cependant, relève Arno Münster, que Camus attribue l'échec de ce nouveau régime non seulement à Lénine et à Staline, mais aussi à Marx fragilise son argumentation car il s'agit là, manifestement, d'une erreur d'interprétation de la théorie marxienne de l'émancipation et de la révolution sociale ; erreur où on peut peut-être voir l'effet de lectures camusiennes de Marx très influencées par certains auteurs libertaires.

 

Arno Munster compare ensuite les positions respectives de Sartre et de Camus sur le thème de la révolte. Pour Sartre (Cahiers pour une morale), la révolte est le seul chemin de l'esclave pour échapper à la déshumanisation. C'est le refus concret, dans les actes, du pouvoir du maître. Un refus individuel. Une violence purement négative. Un terrorisme anarchique. Mais Sartre souligne que la revendication de la simple possibilité pour l'homme d'être humain dans un monde inhumain, ie d'être libre et transcendant dans le monde, conduit au crime à l'encontre de l'ordre établi. Cette révolte est donc à la fois négation et affirmation. Négation de l'ordre injuste. Affirmation positive d'autres valeurs, opposées aux valeurs de l'ordre existant. En cela la révolte se distingue du nihilisme. Et Arno Münster de noter que Sartre et Camus sont donc, jusqu'à présent, globalement d'accord. Là où Sartre se démarque de Camus, c'est quand il fait observer que le révolté, une fois son acte accompli, se retrouve du côté de l'ordre établi. Rien ne s'est produit, sauf un petit désordre local, et l'incendiaire - repris par l'ordre - va déclarer devant ses juges : je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela. La violence du révolté aura toutefois révélé les forces implicites de la violence dissimulée sous le régime de l'ordre.

 

Chez Camus (L'homme révolté, chapitre V, La pensée du midi), la révolte comme acte de résistance et d'indignation c'est un peu différent. Camus définit avec une force de conviction incontestable l'essence même de la révolte. Une de ses caractéristiques majeures est que le révolté coupe le monde en deux. Il se dresse au nom de l'identité de l'homme avec l'homme. Il sacrifie l'identité en consacrant dans le sang la différence, sa différence. Son seul être, au cœur de la misère et de l'oppression, est dans cette identité sacrifiée. Mais le meurtre commis par le révolté est insolite. L'effraction qu'il effectue dans l'ordre des choses est sans lendemain. C'est une limite que l'on ne peut atteindre qu'une fois, et au-delà de laquelle il faut mourir. Le même mouvement qui le fait s'affirmer, le fait cesser d'être. Mais ce qui compte, dit Camus, c'est le fait que tout révolté, par le seul mouvement qui le dresse contre l'oppresseur, plaide pour la vie, s'engage à lutter contre la servitude, le mensonge et la terreur. Il affirme, le temps d'un éclair, que ces trois fléaux empêchent les hommes de se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver : le nihilisme. Ce qui motive le révolté, ce n'est donc pas le désir de liberté totale, celle qui est revendiquée par Sartre, mais l'insurrection morale contre la servitude et l'oppression. Et, en ce point précis, Arno Münster relève les résonances évidentes avec le Discours de la servitude volontaire d'Etienne de La Boétie. Au contraire de Sartre, pour Camus le révolté fait le procès de la liberté totale. La liberté qu'il réclame, il la revendique pour tous. Celle qu'il refuse, il l'interdit à tous. Le révolté veut que la liberté soit limitée par l'autre être humain, qui doit aussi pouvoir se révolter. Il n'est pas seulement esclave contre le maître, mais aussi homme contre le monde du maître ...et de l'esclave. Camus oppose donc à une conception nihiliste de la révolte une conception nietzschéenne, vitaliste, presque dionysiaque. Une conception qui célèbre l'homme révolté comme homme créateur, artiste niant les valeurs établies. Camus marque aussi une distance par rapport à la vision marxienne de la révolte, qui privilégie la détermination sociale et socio économique de la révolte comme mouvement insurrectionnel de protestation. Conception qui, en même temps, frôle celle de Stéphane Hessel qui, avec son mot d'ordre "indignez-vous !", a fait de l'indignation face aux injustices insupportables de ce bas monde le mot clé d'un mouvement de protestation et de révolte individuelle et collective2. Il a réussi à lancer un grand cri de révolte à l'échelle mondiale contre les injustices créées, entre autres, par l'oligarchie financière et l'ordre économique néo libéral. Pas de dionysisme, toutefois, chez Hessel. La motivation est morale. Créer c'est résister. Résister c'est créer. Le révolté est en état d'insurrection morale permanente.

 

Le lien entre révolte et révolution tient, dit Camus, au fait que la révolution, dans un premier temps, satisfait l'aspect de la révolte auquel elle doit sa naissance. Mais la révolution se distingue, dans un second temps, de la révolte en ce qu'elle s'oblige à nier cette dernière pour mieux s'affirmer elle même. Elle se met alors à étouffer la révolte. L'histoire des révolutions du XXème siècle a hélas confirmé ce diagnostic pessimiste de Camus, indique Arno Münster. Aucune n'a pu échapper à son destin d'étouffer en son sein la révolte, au nom précisément de la révolution. Voir, en URSS, la révolte de Cronstadt, réprimée brutalement par l'intervention de l'armée rouge. Voir, en Espagne, l'intervention de l'URSS dans la guerre civile espagnole, qui aboutit à la liquidation physique d'un grand nombre de militants anarcho syndicalistes et de militants trotskistes. De même, après la 2è Guerre mondiale, dans presque tous les pays du bloc de l'est, les opposants de gauche à la dictature stalinienne ont été victimes de purges et d'épurations (Allemagne de l'est, 1953 ; Hongrie, 1956 ; Cuba, fin 1960). Dans un seul pays on a pu observer la fin de la dictature totalitaire et la démocratisation progressive de la société, le rétablissement progressif des libertés civiques et le pluralisme politique sous la houlette du parti communiste au pouvoir, c'est en Tchécoslovaquie, avec Alexandre Dubcek. Mais le socialisme à visage humain de Prague n'a duré que six mois et a été brutalement écrasé par les chars soviétiques en 1968. L'image du socialisme s'en est trouvée si dégradée auprès de l'opinion publique mondiale et auprès des masses au XXème siècle que les chances du socialisme, en tant que mouvement d'émancipation, de pouvoir réaliser autrement et beaucoup mieux l'idée du socialisme, sans être tout à fait enterrées, semblent toutefois être durablement compromises. La force de Camus est d'avoir eu, un des premiers, la pleine conscience de cet état de choses et de ce dilemme en mettant en évidence avec beaucoup de force de conviction qu'une des causes des perversions bureaucratiques et totalitaires qu'à connues le socialisme/communisme dans son histoire au cours du XXème siècle est la dialectique spécifique entre la volonté de changement radical affichée par le pouvoir révolutionnaire et l'emploi de la violence qui conduit, en effet, presque sans aucune exception, dans l'histoire des révolutions marxistes du XXème siècle, à une situation ou la volonté de réaliser la justice l'emporte largement sur la liberté, les libertés individuelles.

 

Pour Camus, au contraire, la révolte est l'expression pure, existentielle, d'une indignation contre une condition insupportable. C'est un cri. Un non adressé au pouvoir oppresseur ; s'accompagnant d'un oui à un monde autre, plus juste ; un oui à des valeurs opposées à celles de l'ordre existant. La révolution, elle, en se faisant le porte parole d'un changement libérateur, définitif et radical, a clairement tendance à étouffer la révolte et les libertés sous son rouleau compresseur tout en exaltant sa volonté de faire justice. Profitant des multiples cris de révolte des révoltés, elle crée précisément, au nom de la lutte de classes, ou de l'avènement d'une société sans classe, des structures autoritaires, une nouvelle hiérarchie qui étouffe la révolte et toutes les libertés au nom de la discipline, de l'ordre juste, du centralisme démocratique qui se révèle assez tôt comme un centralisme étatique bureaucratique. Tandis que la révolte est une expression pure et existentielle qui affirme la possibilité d'une solidarité sans hiérarchie et sans violence, la révolution, en se faisant porte parole d'une libération définitive, enterre la révolte, et, avec elle, toutes les espérances utopiques dans l'avènement d'une société vraiment autre, solidaire, autogérée et fraternelle. La révolution porte en elle la discipline d'un ordre nouveau.

 

 

 

Finalement, qu'est-ce que c'est cette révolte comme mouvement de vie chez Camus ? La révolte est le seule remède et attitude positive contre le nihilisme. C'est un mouvement de vie dont le cri le plus pur fait se lever un être. Elle est donc amour et fécondité. Ou elle n'est rien. Elle butte inlassablement contre le mal, à partir duquel il ne lui reste qu'à prendre un nouvel élan. Cette exaltation de la dimension vitaliste de la révolte par Camus, loin de déboucher sur un quelconque optimisme, va de pair avec un pessimisme réaliste prenant acte avec désillusion du fait que depuis le XXème siècle la somme totale du mal n'a pas diminué dans le monde et qu'aucune parousie, ni divine ni révolutionnaire, ne s'est accomplie. Si bien qu'une injustice demeure collée à toute souffrance. L'action des hommes est donc limitée dans ce contexte car si même dans son plus grand effort l'homme peut se proposer de diminuer arithmétiquement la douleur du monde, il n'en reste pas moins que l'injustice et la souffrance demeureront. Accepter cet état de choses avec fatalisme ce n'est pourtant pas l'affaire de Camus ou de l'homme révolté vu que la place de ce dernier est bien, comme le souligne Camus, toujours du côté de ceux qui souffrent, à savoir les humiliés, les offensés, les exploités. Mais, à la différence des révolutions du calcul, préférant un homme abstrait à l'homme de chair, comme dit Camus, la révolte de l'homme révolté est toujours un combat contre l'injustice, contre la tyrannie, contre toutes les formes de domination. C'est un combat pour l'amour, pour la vie, pour la fraternité, la fécondité, qui défie non seulement l'oppression mais aussi le danger de l'instauration, au nom de la révolution et de ses valeurs, d'un césarisme révolutionnaire substituant à l'ancien régime d'oppression une nouvelle forme de domination, justifiée, cette fois, par l'idéologie révolutionnaire et par l'histoire. Alors, quand la révolution, au nom de la puissance et de l'histoire, devient cette mécanique meurtrière démesurée, une nouvelle révolte devient sacrée au nom de la mesure et de la vie. Nous sommes à cette extrémité, dit Camus. Au bout de ces ténèbres, une lumière pourtant est inévitable, que nous devinons déjà. Et donc nous avons seulement à lutter pour quelle soit. Cette lumière n'annonce rien d'autre qu'une nouvelle renaissance de l'humanité, celle pour laquelle Camus n'a cessé de lutter toute sa vie comme écrivain et intellectuel. Une humanité qui voit l'homme, « pour être homme, refuser d'être dieu ».

 

 

 

Daniel Amédro

 

(d'après un enregistrement vidéo fourni par Arno Münster

 

et des notes aimablement communiquées par Sarah Barnaud-Meyer)

 

 

 

 

 

Bibliographie d'Arno Münster :

 

  1. Nietzsche et le nazisme, Kimé, 1995

  2. Le principe dialogique, 1998

  3. Nietzsche et Stirner, suivi de Nietzsche-immoraliste ? Etudes sur Généalogie de la morale, Kimé, 1999

  4. L'utopie concrète d'Ernst Bloch. Une biographie, Préface : André Tosel, Kimé, 2001

  5. Heidegger, la "science allemande" et le national-socialisme, Kimé, 2003

  6. L'école de Marbourg : le néo-kantisme de Herman Cohen vers le socialisme éthique ?, 2004

  7. Sartre et la praxis (ontologie de la liberté et praxis dans la pensée de Jean-Paul Sartre), L'Harmattan, collection "Ouverture philosophique", 2005

  8. Sartre et la morale, L'Harmattan, collection "Ouverture philosophique", 2007

  9. Hannah Arendt - contre Marx ? Réflexions sur une anthropologie philosophique du politique, Hermann, 2008

  10. André Gorz ou le socialisme difficile, Lignes, 2008

  11. Adorno - une introduction. "Il n'y a pas de vraie vie dans la vie fausse", Hermann, 2009

  12. Réflexions sur la crise : écosocialisme ou barbarie ?, L'Harmattan, 2009

  13. Figures de l'utopie dans la pensée d'Ernst Bloch, Hermann, 2009 (1ère édition : Aubier, 1985)

  14. Principe responsabilité ou principe espérance ? H. Jonas, G. Anders, E. Bloch, Le bord de l'eau, Lormont, 2011

  15. Pour un socialisme vert : vers la société écologique par la justice sociale ?, Lignes, Fécamp, 2012

  16. Utopie, Écologie, Écosocialisme. De l'Utopie Concrète d'Ernst Bloch à l'Écologie Socialiste, L'Harmattan, collection "Questions contemporaines", 2013

  17. Albert Camus : la révolte contre la révolution ?, L'Harmattan, collection "Ouverture philosophique", 2014

 

 

 

En allemand :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 "Terme employé par Nietzsche pour exprimer l'ivresse extatique, l'enthousiasme et l'inspiration que rien ne bride (opposé à apollinien)." (Dictionnaire Hachette)

 

 

2 Cf. Les Indignados en Espagne et Occupy Wall Street aux Etats-Unis.

 

 

3 Vivre, c'est résister.