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Veuillez trouver ci-dessous le lien pour accéder à la vidéo de la séance 1 du séminaire Néolibéralisme :

Les origines du néolibéralisme

Séminaire annuel des Amis de la liberté

LES ORIGINES DU NÉOLIBÉRALISME

Le programme des Rencontres de la Pensée Critique des Amis de la liberté est bien connu. Depuis plusieurs années, l’association propose également d’approfondir un sujet au cours d’un séminaire annuel d’une demi-douzaine de conférences. Après Marx (2016 et 2017) et Gramsci (2018), elle s’attaque cette année au néolibéralisme. Daniel Amédro a donné dans ce cadre, jeudi 17 janvier, au campus de Saint Jean d’Angély, une conférence sur les origines du néolibéralisme.

D. Amédro retrace d’abord dans une 1ère partie la longue crise du libéralisme, des années 1880 aux années 1930, avant que de décrire dans la seconde le tout aussi long travail de reconquête effectué par plusieurs générations d’intellectuels à partir de la fin des années 1930 jusqu’aux années 1980.

I. Le libéralisme en question - Dès le milieu du XIXè siècle, le système industriel et financier réellement existant ne correspond plus au modèle théorique du libéralisme, à savoir des agents économiques indépendants, guidés par leur intérêt, et dont les décisions sont coordonnées par le marché concurrentiel. La Grande Dépression (1873-1896) va apporter, outre son lot de misère, une remise en cause de la théorie et de la pratique du libéralisme. Au cours des années 1880, l’idéologie libérale entre en crise et sa critique ne va faire, désormais, que s’approfondir, au fil des crises et des guerres qui vont se succéder jusqu’au milieu du XXè siècle. D. Amédro pointe, à cet égard, quelques étapes marquantes :

- la Grande Guerre : mobilisation oblige, elle est propice à des pratiques dirigistes et productivistes qui valorisent le rôle de l’État et font avancer, pendant la guerre elle-même, et surtout après, l’idée d’une réforme des structures économiques ; c’est ainsi que le Conseil National Économique (CNE), ancêtre du Conseil Économique et Social, est créé en 1925.

- En 1926, John Maynard Keynes publie un ouvrage qui fera date, La fin du Laisser-faire, dans lequel il critique les dérives dogmatiques du libéralisme et plaide pour un ‘’nouveau libéralisme’’.

- Puis, en 1929, c’est la Grande Crise. Par son ampleur, elle va jouer un rôle de véritable catalyseur de l’évolution des idées. Bien que des libéraux s’essaient encore, comme à la fin du XIXè siècle, à prétendre que la crise est la faute à l’intervention de l’État, aux syndicats et aux coopératives, les partisans d’une économie planifiée sont de plus en plus nombreux. Les thèses sur le planisme du belge De Man sont en vogue.

- Au même moment, en Allemagne, un groupe d’intellectuels s’est formé à Fribourg-en-Brisgau, dans le Bad Wurtemberg. Ils ont assisté, consternés, à la vertigineuse inflation de 1923 dans leur pays, au naufrage de la République de Weimar, à la Grande Crise de 1929 et à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Ils posent les bases d’une nouvelle doctrine qui va faire florès après la 2è Guerre mondiale : l’ordolibéralisme allemand (cf. présentation ci-dessous).

- Les lignes bougent encore avec le Front populaire. La recherche d’institutions économiques et financières nationales s’intensifie. C’est à ce moment-là qu’est créé un Ministère de l’économie nationale ; il sera, certes, rapidement remplacé par un Secrétariat général à l’économie nationale rattaché au Ministère des finances ; il n’empêche : la catégorie d’« économie nationale » fait des émules.

Au total, à la fin des années 1930, l’intervention de l’État est une réalité dans tous les pays, y compris aux États-Unis. « Les derniers partisans du néolibéralisme, dit un auteur de l’époque, font figure de donquichottesques paladins attardés à défendre une cause perdue ». Le besoin de refondation est donc largement partagé. Sauf que le débat, qui dure maintenant depuis des décennies, ne laisse pas encore entrevoir d’issue doctrinale forte. C’est sur le point de changer…

II. Sauver le libéralisme - C’est un ouvrage paru en 1937 aux États-Unis sous la plume de Walter Lippmann, La Cité libre, qui va produire ce qu’on pourrait appeler – pour employer une métaphore chimique – une ‘’précipitation’’ du débat. Plébiscité par le public, le livre est traduit dès 1938 en français (avec une préface d’André Maurois) et donne lieu dans la foulée, fin août 1938, à un colloque de quatre jours à Paris. Les participants, peu nombreux (26), mais presque tous promis à un grand avenir1, ne sont pas sur la même longueur d’onde, loin de là, mais ils vont quand même parvenir à se mettre d’accord sur leurs désaccords et à publier un manifeste final, « l’agenda du libéralisme », qui, au cours des décennies suivantes, se révélera être un formidable point d’appui pour ce qu’on appellera bientôt, après la 2è Guerre mondiale, le néolibéralisme.

A la Libération, toutefois, les choses sont plus compliquées que prévu. Le capitalisme, qui doit maintenant faire face à un système socialiste étendu, et qui veut à tout prix éviter que celui-ci s’étende encore, veut faire de l’Europe une vitrine attractive. Le temps est, selon l’expression de l’époque, aux « compromis économiques vertueux ». Cela va se traduire par le Plan Marshall et l’extension à l’Europe des idées fordistes appliquées aux États-Unis au début du XXè siècle (pour faire vite : Organisation Scientifique du Travail et indexation des salaires sur les gains de productivité). On appellera cela le « compromis fordiste ».

L’heure n’est donc pas au néolibéralisme. La traversée du désert des néolibéraux va durer un bon quart de siècle, jusque dans les années 1970, quoique, en France, leurs idées marquent des points avec l’arrivée au pouvoir de de Gaulle, en 1959, et de Pompidou, en 1969.

Il y a un pays, toutefois, qui, dans cette période, applique déjà les thèses néolibérales, c’est l’Allemagne. Le responsable de l’administration économique de la zone anglo-américaine (bizone), Ludwig Erhard, entouré d’économistes de l’école de Fribourg, a mis en œuvre leurs idées, et notamment la libération des prix. Devenu en 1949 Ministre de l’économie d’Adenauer, il peut passer à la vitesse supérieure. Il va s’attacher, dans ce pays où les institutions ont été ébranlées par la guerre, la défaite et l’occupation, à construire des institutions économiques performantes qui vont fonctionner, dit Foucault2, « comme un siphon, comme une amorce pour la formation d’une légitimité politique ». On a là, dit encore Foucault, « l’idée d’une fondation légitimante de l’État sur l’exercice garanti d’une liberté économique (…) La croissance économique produit de la souveraineté (…) Elle est créatrice de droit ».

L’ordolibéralisme, puisque c’est de lui qu’il s’agit, associe le marché non à l’échange et à son principe d’équivalence (qui ne se négocie pas) mais à la concurrence et à son principe d’inégalité qui, elle, n’est pas une donnée de nature, et doit être organisée. Autrement dit : laisser-faire d’un côté, intervention gouvernementale de l’autre. Mais, disent les ordolibéraux, cette intervention gouvernementale dans l’économie doit être guidée de bout en bout par les exigences de l’économie de marché ! L’action de l’État doit se concentrer sur ce qu’ils appellent le « cadre » (organisation politique et juridique de la société, enseignement, recherche…) et sur la stabilité des prix. Actions ordonnatrices d’un côté ; actions régulatrices de l’autre. Enfin, la politique sociale doit s’organiser autour de la propriété privée et des assurances individuelles.

La pratique, comme souvent, ne sera pas à la hauteur de la théorie, mais enfin tel est, en Allemagne, aujourd’hui encore, l’horizon de la politique économique et sociale.

Dans les années 1970, dans un contexte de crise de profitabilité des investissements, et alors que le face à face entre les blocs a changé totalement d’allure, le compromis fordiste va être rangé au rayon des idées passées de mode. Voici venir les années Thatcher et Reagan.

Face à l’ordolibéralisme, les idées de l’école autrichienne de Friedrich Hayek vont refaire surface, et représenter le second pilier fondamental du néolibéralisme. Depuis 1974, Hayek est prix Nobel d’économie. La Société du Mont Pèlerin, qu’il a fondée, mène depuis 1947, sans désemparer, un travail de fond souterrain, opiniâtre et efficace. Ses thèses sont bien plus radicales que celles de l’ordolibéralisme, en particulier en ce qui concerne l’État. Ce dernier est là pour garantir la liberté, et pour ce faire il est légitime qu’il dispose du monopole de la coercition. Mais c’est bien le seul monopole qu’il doit détenir. L’État doit aussi garantir le cadre juridique nécessaire au libre jeu des forces du marché. Pour l’empêcher d’outrepasser ces attributions, il faut l’enserrer dans des « règles contre l’arbitraire ». Hayek va même jusqu’à proposer de dessaisir les assemblées législatives élues au profit de constitutions3. On trouve aussi chez Hayek des charges formidables contre les syndicats, la sécurité sociale, l’impôt ; contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à de la redistribution et à de la justice sociale. Il concède seulement « l’instauration d’un niveau minimum de revenu au-dessous duquel personne ne devrait tomber », ce qui, fait remarquer au passage D. Amédro, jette une lumière crue sur le fait que l’idée de revenu universel, contrairement à ce que le bon sens peut suggérer, est par essence une idée néolibérale.

La valeur absolue pour Hayek est la liberté, et non la démocratie. Et, de fait, au fil des ans, il s’est toujours rangé du côté des régimes autoritaires et des dictatures (Portugal, Argentine, Chili, Afrique du sud…).

Qu’est-ce, en fin de compte, que le néolibéralisme ? – Pierre Bourdieu l’a défini de manière lumineuse comme « un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur ». Hayek aurait sans doute signé… Ce programme se met en œuvre sous la houlette de l’État lui-même, qui participe ainsi à son propre évidement. Il est par ailleurs conforté, comme gravé dans le marbre, par la construction européenne, ses institutions et ses règlements. Au final, on passe de l’évidement de l’État à l’évidement de la démocratie.

Jean Ordéma

1 Friedrich Hayek, Raymond Aron, Jacques Rueff, par exemple.

2 Cf. Naissance de la biopolitique, Gallimard, 2004.

3 D. Amédro fait observer que c’est ce à quoi on assiste avec la construction européenne.