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LE PARTI COMMUNISTE

ENTRE MOUVEMENT OUVRIER ET MOUVEMENT RÉPUBLICAIN

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une mise en perspective historique

 

(Conférences données le 10 déc. 2012, et les 14 janv. et 11 mars 2013)

 

 

 

Plan

 

Introduction générale

 

Ière partie : 1815-1879

Introduction

I. Développement des forces productives et monde ouvrier

II. L'idée républicaine, corsetée, comprimée, remise en cause par la Restauration et la Monarchie de Juillet

III. Le mouvement ouvrier

IV. 1848

V. La Commune

VI. De la République des Ducs à la "République souveraine"

Conclusion

 

 

IIè partie : 1879-1920

 

Introduction

I. La République contestée...

I.1. La République contestée sur sa droite

a) Le boulangisme

b) L'affaire Dreyfus

I.2. La République contestée sur sa gauche

c) Développement des forces productives et monde ouvrier

d) L'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme

e) Le socialisme

II. ...mais la République triomphante

II.1. Les réalisations

II.2. Le bilan

III. Toujours plus de République, mais jusqu'où ? Impatiences, déceptions, radicalisations ; réformistes, révolutionnaires ; le congrès de Tours

III.1. La lutte contre la poussée révolutionnaire : 1906-1910

III.2. Vers la guerre, l'Union sacrée

III.3. Les crises de 1917

III.4. La révolution bolchévique

III.5. 1918-1920

III.6. La radicalisation du mouvement révolutionnaire et le congrès de Tours

Conclusion

 

 

IIIè partie : de 1920 à nos jours

"Le communisme est-il encore un projet d'avenir ?"

 

 

Introduction

I. Les débuts

II. Le PCF devient un acteur majeur de la France contemporaine

1. Le Front populaire

2. La guerre, la Résistance

3. La Libération

4. Vers la guerre froide 

5. 1956

En guise d'introduction au débat : les grands chambardements

 


 

 

Introduction générale

 

 

 

 

Nous inaugurons aujourd'hui une série de trois exposés dont l'intitulé général est : "Le Parti communiste entre mouvement ouvrier et mouvement républicain". Le 1er exposé couvrira la période 1815-1879. En janvier, nous nous intéresserons à la séquence 1879-1920. Et, en février, nous aborderons (enfin ?) l'étude de la période qui nous mène de 1920 à aujourd'hui, et qui est marquée par l'existence du parti communiste.

 

Pourquoi ce titre ? La thèse qui fournit le fil rouge des trois exposés est que le PCF s'inscrit dans une histoire longue qui le voit recueillir l'héritage de deux grands mouvements socio-politiques. Le PCF recueille, d'une part, l'héritage de la Grande Révolution française, qui installe l'idée républicaine comme enjeu central des luttes politiques. D'autre part, il recueille l'héritage du mouvement ouvrier et socialiste au sens large, qui se réclame, lui aussi, de la Grande Révolution, mais qui, à la différence des républicains, demande une application pleine et entière des idéaux révolutionnaires (liberté, égalité, fraternité) et non pas seulement du premier terme du triptyque républicain (liberté). Nous aurons l'occasion de voir, au cours des deux premiers exposés, l'intensité de la tension entre ces deux approches des droits. La troisième partie, à partir de 1920, nous conduira à nous interroger sur les dynamiques du PCF, sur ses réussites et ses échecs. Et dans le droit fil de ce que je viens de dire la thèse que j'essaierai d'éclairer est la suivante : le PCF embraye sur la société française et la marque de son empreinte quand il inscrit son action dans le droit fil de la saga nationale. Il faut entendre par là aussi bien l'héritage révolutionnaire, et en particulier sa face jacobine, c'est-à-dire celle qui se traduit par la mise en mouvement du peuple, que l'héritage du mouvement ouvrier, c'est-à-dire tout à la fois le socialisme utopique, le marxisme, le mouvement syndical, mais aussi les luttes ouvrières. En revanche, lorsqu'il donne l'impression de prendre ses distances par rapport à cette histoire et d'obéir plutôt aux diktats de l'étranger, -ou, à tout le moins, de leur réserver une écoute favorable, -il est moins bien compris et moins bien perçu, et il fournit à l'adversaire des arguments qui l'affaiblissent. De nos jours, et depuis plusieurs dizaines d'années, cette dernière orientation politique n'a plus lieu d'être en raison à la fois de la disparition de tout dispositif de type "internationale communiste" et de l'effondrement du système socialiste, mais la première d'entre elles, par contre, et malgré tous les efforts du PCF, ne paraît pas avoir encore retrouvé de crédibilité et de force opératoire. Nous sommes là aux limites de l'histoire et de la politique. Je suis sûr que nous en débattrons en février...

 

Pourquoi cette périodisation ? - On peut discerner trois très grandes époques dans les un peu plus de deux siècles qui nous séparent de la Révolution française. Elles sont bien différentes par les acteurs qui les animent et les tensions qui les habitent, et quelques fois les embrasent :

 

• De la séquence révolutionnaire jusqu'à 1875-1879, la question qui surplombe toute la vie publique est celle du régime : Ancien ou nouveau régime ? Monarchie ou République ? Cette première grande époque peut s'analyser en deux périodes :

• Une première période fondatrice au sens large, celle de la Révolution et de l'Empire (1789-1815), vingt cinq années radicalement novatrices au sens propre, au cours desquelles il se passe beaucoup de choses : le régime change, les ordres et les privilèges sont abolis, le pouvoir est posé comme procédant de la souveraineté populaire, des droits nouveaux sont déclarés puis organisés (Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, Code civil), des institutions nouvelles voient le jour (lycées, Université), une nouvelle organisation territoriale est mise en place (départements, préfets). Pour les gens d'alors, une nouvelle scène politique se met en place. C'est le temps du mouvement. Les jugements portés sur ce mouvement sont évidemment discordants :  les uns s'en félicitent tandis que les autres le regrettent.

• Cette période fondatrice va être suivie, de 1815 à 1875-1879, d'une longue période qui va voir se succéder des régimes dont le point commun est de tenter de revenir sur les acquis révolutionnaires. C'est très net en ce qui concerne la Restauration et la monarchie de Juillet. C'est vrai également pour le second Empire, et même aussi, quoique différemment, pour la IIIè République à ses débuts. Cette seconde période (et la 1ère époque avec elle) va s'achever au cours des années 1875-1879 avec les lois constitutionnelles de 1875 et l'amendement Wallon de 1879 qui fixe le caractère républicain de nos institutions.

 

Il est clair qu'au cours de cette première époque (90 ans) être républicain c'est être révolutionnaire, et être révolutionnaire c'est être républicain ; c'est être du côté du progrès ; c'est être du côté du changement, du mouvement ; dans l'hémicycle, c'est être à gauche ; c'est être de gauche.

La question sociale tente déjà, au cours de cette première époque, il est vrai, de se frayer un chemin dans le débat public, mais elle n'y acquière de la visibilité qu'à de brefs moments (1831, 1848, 1871), pour retomber ensuite soit dans la clandestinité (pour échapper à la répression), soit dans la division, soit encore dans le découragement.

 

• De 1879 jusqu'à la 2ème Guerre Mondiale, la question des institutions étant tranchée, il s'agit de réaliser le programme républicain, d'avancer sur le terrain des libertés et des droits. De fait, beaucoup de choses vont être construites. Mais si l'accord est large au sein du camp républicain pour des libertés et droits politiques nouveaux, il ne l'est pas moins contre des libertés et droits sociaux nouveaux. Là va se situer la nouvelle tension : une part croissante des travailleurs va considérer que les libertés et droits politiques c'est bien, mais que les libertés et droits sociaux c'est mieux. La question-clé de cette époque c'est donc la question sociale ; elle est toujours-déjà là, toujours-déjà posée. Là aussi, on peut distinguer deux périodes :

• 1ère période : de 1879 à la 1ère Guerre Mondiale, la République est conquérante. Elle est constructrice. Elle réalise les rêves de la Grande Révolution. Elle instaure des libertés et droits politiques nouveaux. Elle organise l'école républicaine. Elle instaure la séparation des Eglises et de l'Etat. Mais, il y a un mais. Sur le terrain de la démocratie sociale et des droits sociaux, elle n'avance pas. Elle refuse obstinément d'avancer. Elle renvoie cela à plus tard. Le peuple engrange les nouveaux droits politiques en se disant qu'un jour viendra où les droits sociaux avanceront.

• 2è période : de la 1ère à la 2ème Guerre Mondiale la République est sur la défensive. Les lignes de fracture du débat public ont été complètement renouvelées. L'urgence des réformes sociales s'est accrue. La classe ouvrière a fait son unité (Parti Socialiste en 1905, CGT en 1906).  Le courant révolutionnaire, adossé à l'exemple soviétique, donne de la voix. Le PCF voit le jour en 1920. Les républicains ne sont plus du côté du mouvement. Ils sont parvenus au bout de leur projet révolutionnaire, celui de leurs aïeux. Ils n'ont plus d'avancée significative à offrir. D'autres forces se sont organisées, qui peuvent s'appuyer sur l'exemple de la nouvelle URSS et proposer des horizons de révolution sociale nouveaux. Cette seconde période (et 2è époque) va se conclure, pour la République, dans de grandes difficultés puisque, dans le contexte de la crise économique  aiguë des années 30, elle aura à se défendre non seulement sur sa gauche, -contre le mouvement ouvrier, -mais aussi sur sa droite, -contre les Ligues et l'Action française. Mais, au final, le péril fasciste va provoquer un sursaut et conduire à l'union inédite de la gauche républicaine et de la gauche révolutionnaire : ce sera le Front populaire.

 

Cette deuxième époque est remarquable par son unité : 60 ans de République. La France n'avait encore jamais vu cela !

 

• Enfin, on peut distinguer une troisième grande époque, qui va de 1945 à aujourd'hui. Pour la comprendre, il faut maintenant élargir la focale de manière à saisir la France dans l'économie-monde dans laquelle elle se trouve désormais englobée, même si la mondialisation de l'économie est seulement en marche, et même si elle est encore loin des niveaux que nous lui connaissons aujourd'hui. Le capitalisme, à la sortie de la 2è Guerre Mondiale, a un problème : il doit désormais cohabiter avec un système socialiste étendu. Il veut à tout prix éviter, évidemment, que l'expansion du nouveau système se poursuive, et donc il doit tout faire pour détourner les peuples du socialisme et du communisme. Les responsables politiques de chaque pays vont être associés à cette tâche selon les contextes nationaux particuliers. C'est l'époque de la guerre froide. L'Europe, en particulier, doit être, dans ce contexte, une vitrine attractive. C'est ce contexte qui explique pourquoi les milieux dirigeants soutiennent l'idée que le temps des "compromis économiques et sociaux vertueux" est venu. Au niveau des entreprises, les idées fordistes élaborées aux États-Unis au début du XXè siècle (essentiellement : Organisation Scientifique du Travail (OST) et indexation des salaires sur les gains de productivité) vont être mises en œuvre.  Elles seront relayées et prolongées, au niveau macro-économique, par les politiques keynésiennes de régulation. C'est le temps du "Welfare state" ou Etat-providence (Etat social de droit). Pour cette 3ème époque aussi, il est possible de distinguer deux périodes :

• 1ère période, allant de 1945 au tournant des années 70/80, qui commence par la restauration républicaine adossée à l'esprit de la Résistance et au programme du CNR auxquels le PCF a beaucoup contribué.  Trente cinq années pendant lesquelles dominent sans partage les thèses et les pratiques fordistes et keynésiennes. La croissance aidant, les populations voient leur niveau de vie s'améliorer significativement. Tout n'est pas rose, bien sûr, loin de là, mais les "Trente  Glorieuses" marquent sans conteste une césure dans les pratiques de consommation, dans les modes de vie, et aussi la conception du vivre ensemble. Rien de tel, bien au contraire, dans les pays socialistes. Il est de plus en plus évident qu'ils font du surplace. Cela deviendra éclatant sous la "glaciation brejnévienne". Les dirigeants du monde capitaliste ne vont pas tarder à se dire que le temps des compromis vertueux d'après Guerre n'est plus de mise.

• La 2ème période commence au tournant des années 1970/1980, quand Margaret Thatcher et Ronald Reagan sonnent la charge pour le néolibéralisme. Ils réagissent à une nouvelle donne mondiale. En effet, les années 70 ont vu le passage de la phase A (expansion) à la phase B (récession, tendance à la baisse du taux moyen de profit) du cycle long de Kondratieff. Le capitalisme doit s'adapter à cette nouvelle donne et la contrecarrer. Cette orientation stratégique va se trouver confortée et relancée une première fois en 1989 avec la chute du mur de Berlin, puis dans les années 1990 avec l'ouverture de la Chine au capitalisme (elle adhère en 2001 à l'OMC). qui vont offrir au capitalisme de nouveaux territoires de conquête. Les effets de cette offensive néolibérale sont visibles sous nos yeux depuis de longues années. Ils ont nom : mondialisation, austérité, casse des services publics, inégalités, gâchis, misère, dévitalisation des procédures démocratiques, privatisation de la République, matraquage médiatique, etc. C'est la période dans laquelle nous sommes encore !

 

 

 

Ière partie

 

 

Introduction

 

Pour ce 1er exposé, je vais donc partir de 1815. Commence alors une longue série d'atermoiements et de tentatives de recul par rapport aux acquis de la Grande Révolution et par rapport à la mise en place des projets issus de celle-ci. Cette période va occuper les 2/3 du XIXè siècle (1815-1879). Au cours de celle-ci les forces de la réaction obtiendront des résultats indéniables, même si - toutefois - les grands principes emblématiques de la Révolution ne seront jamais vraiment remis en cause. Ce n'est pas, de la part de ces régimes de réaction, faute d'en avoir eu envie, mais le rapport des forces ne leur était pas à ce point favorable qu'ils puissent se permettre d'avoir cette audace. Ils développaient, en effet, leur projet politique dans des conditions données, dans lesquelles le niveau de développement des forces productives et la configuration des classes sociales qui lui était liée avaient leur part.

Il faut bien comprendre, en particulier, que si 1789 est une révolution bourgeoise, c'est-à-dire une révolution qui marque un moment décisif pour l'accès de la bourgeoisie à la position de classe dirigeante, c'est cependant une révolution bourgeoise qui a eu un besoin vital du soutien populaire - à l'époque, essentiellement le peuple des villes - pour mettre fin à l'Ancien Régime. Sans la multitude, pas d'ordre nouveau. Mais en utilisant le soutien du peuple, la bourgeoisie prend constamment le risque d'une révolution sociale. D'ailleurs, c'est bien ce qui finira par arriver en 1793-1794. La bourgeoisie aura finalement le dernier mot en 1794, c'est-à-dire qu'elle parviendra à arrêter la Révolution (Thermidor), mais elle gardera de cette séquence un mauvais souvenir, à savoir que le peuple est un allié encombrant. Cette alliance nécessaire signifie que la lutte des classes s'en trouve compliquée pour la bourgeoisie puisqu'elle doit se développer sur deux fronts, celui de l'aristocratie et celui des pauvres. Une fois passée la longue séquence révolutionnaire incluant l'Empire (1789-1815 ; 1/4 de siècle), le souci constant de la bourgeoisie - dans le droit fil de cette expérience fondatrice - sera de contrôler la mobilisation révolutionnaire des masses, et cela explique sa volonté jamais démentie de tenir à distance la démocratie, entendue comme l'intervention dans la politique des pauvres et de la classe ouvrière. Pour autant, cette même bourgeoisie ne s'interdira pas, à l'occasion, de tirer profit de la mobilisation populaire pour faire avancer ses propres projets politiques. L'expérience de la Révolution a aussi rendue la bourgeoisie suspicieuse à l'égard de la République car celle-ci a été associée au jacobinisme.

Cette problématique générale permet de bien comprendre ce qui relie les différentes périodes que nous allons parcourir ce soir : Restauration, monarchie de Juillet, second Empire et prémisses de la IIIè République. Au départ, en 1815, la Restauration de Louis XVIII représente pour la bourgeoisie libérale non une concession mais une prise de position stratégique consciente visant à dresser un rempart contre l'Ancien Régime et aussi contre la démocratie. C'est pour elle le choix de faire prévaloir dans l'héritage révolutionnaire son moment modéré, celui de 1789-1791. Telle était, en tout cas, l'idée de départ...

 

 

 

Six parties : I. Développement des forces productives et monde ouvrier  -  II. La Restauration et la monarchie de Juillet  -  III. Le mouvement ouvrier  - IV.  1848  -  V. La Commune  -  VI. De la République des Ducs à la "République souveraine"

 

I. Développement des forces productives et monde ouvrier

 

Deux sections : I.1. De 1815 à 1850  -  I.2. Après 1850

 

I.1. Développement lent jusqu'à 1845-1850

 

Jusqu'en 1815, le capitalisme français reste dominé par le capital commercial, dont les profits surfent sur l'inflation. C'est seulement dans les années 1825-1845, d'après A. Soboul, que se manifeste la "première phase de la révolution industrielle", celle qui voit la généralisation des manufactures. Le progrès est lent, mais, toutefois, il est partout. La France connait une "nouvelle croissance" orientée vers la production nationale, avec deux débouchés principaux : l'immense marché paysan et les investissements immobiliers bourgeois. A côté de cela, les investissements des industries de base productrices de moyens d'équipement sont encore marginaux. En fait, l'agriculture occupera une place dominante dans l'économie française jusqu'au milieu du XIXè siècle.

 

La France, en effet, n'a pas fait sa "révolution agraire" avant la "révolution industrielle" comme l'Angleterre. Elle va faire les deux révolutions en même temps, et c'est seulement vers 1880 que le produit industriel va l'emporter définitivement sur le produit agricole.

 

La mécanisation fut plus lente en France car elle n'était pas la condition absolue de la croissance. L'immense marché paysan et les investissements immobiliers bourgeois assuraient de très importants débouchés. Corollairement, la France, qui disposait sur place de quoi se nourrir, qui n'avait donc pas à importer ses subsistances, n'était donc pas spécialement incitée à exporter. Enfin, il faut dire que le rythme de création du réseau ferroviaire a aussi freiné le développement de l'industrie. L'industrie française s'inscrit, au XIXè siècle, dans la continuité de ce qu'elle était au XVIIIè : c'était une puissance industrie de biens de consommation, la première du monde.

 

Le nombre des travailleurs de l'industrie est en plein essor. Jean Bruhat indique dans l'Histoire de la France Contemporaine (HFC), tome II, qu' "En 1826, sur 31.850.000 habitants, 4.300.000 vivent de l'industrie, soit environ 13%". Leur nombre est en augmentation, mais il n'y a pas encore de classe ouvrière à proprement parler. La définition même de travailleur de l'industrie est d'ailleurs incertaine.

 

L'artisanat a des effectifs bien plus importants, indique encore J. Bruhat, mais c'est un "groupe social extrêmement diversifié aux marges douteuses et changeantes" : artisanat domestique (on confectionne les vêtements à la maison), artisanat de clientèle (le forgeron est aussi maréchal-ferrant), artisanat rattaché à la "fabrique dispersée" (surtout dans le textile), très nombreux mais en déclin, "Ouvriers artisanaux", c'est-à-dire des compagnons "qui travaillent dans un petit atelier, dépendant d'un patron, mais qui conservent des méthodes artisanales de fabrication". Plus instruits, très qualifiés dans leur métier, ils constituent une élite ouvrière.

 

"Il y a enfin - c'est toujours J. Bruhat qui écrit - les prolétaires proprement dits, ou plus exactement les salariés de la fabrique et de la mine, qui subissent déjà les conséquences de la concentration". Ce sont, le plus souvent, des déracinés.

 

"Qu'elle que soit la catégorie de travailleurs industriels considérée, la condition ouvrière s'aggrave dans l'ensemble entre 1815 et 1830", précise J. Bruhat : baisse des salaires, allongement de la durée du travail (il faut rentabiliser les nouvelles machines), obsession du chômage. Un anglais notait en 1815 : "La classe laborieuse en France est sur une échelle sociale bien plus élevée que chez nous". Cela ne sera bientôt plus vrai.

 

Le régime de la propriété restera donc dominé, en France, jusqu'à la fin du XIXè siècle, par la petite et moyenne propriété paysanne, artisanale et capitaliste, avec un morcellement des moyens de production et un éparpillement des forces productives compensés par le grand nombre de la main d'œuvre des villes et des campagnes.

 

I.2. Après 1850, les choses s'accélèrent

 

Cela va être la phase de la généralisation des fabriques de la grande industrie et du développement des chemins de fer. Le développement de toutes les branches industrielles est rendu plus facile par une série d'évolutions : la hausse des prix, l'abondance du crédit, les nouveaux réseaux de transport, le libre-échangisme. La législation économique évolue fortement, favorisant ou accompagnant les changements en cours.

 

L'industrialisation va donner naissance à une classe ouvrière formée par les plus pauvres des ruraux, qui ont émigré vers les chantiers de chemins de fer ou vers les villes. C'est le lumpenproletariat décrit par K. Marx. Le système de la fabrique, qui se généralise après 1850, va, quant à lui, modifier profondément la vie des ouvriers de métier, fils et petits-fils de compagnons, en les dépouillant des instruments de production, devenus trop coûteux pour qu'ils puissent les acquérir.

 

Compte tenu des salaires des hommes, le travail des femmes et des enfants est indispensable. C'est en fait des familles entières que le capitalisme de cette époque happe et engloutit dans l'enfer des usines.

 

Alors que, dans la première moitié du XIXè siècle, l'objectif essentiel avait été pour les industriels français de réduire les coûts par la compression des salaires, par la réduction du capital variable destiné à rémunérer la force de travail - et face aux limites historiques de cette surexploitation et à la résistance de la classe ouvrière française enfin constituée - les capitalistes vont être obligés, dans la deuxième moitié du XIXè, de comprimer les coûts des matières premières et de mécaniser la production pour améliorer la productivité grâce à des taux plus élevés d'investissement supposant la concentration

 

En résumé : le processus d'industrialisation a commencé par être plus lent en France et a demandé moins d'accumulation de capital. Les industries de biens de consommation tournées vers le marché paysan puis urbain ont joué un rôle important, mais la résistance des travailleurs qualifiés a conduit les capitalistes, vers 1845-1850, à passer progressivement d'une croissance extensive à une croissance intensive.

 

 

II. Les acquis révolutionnaires et l'idée républicaine corsetés, comprimés, remis en cause par la Restauration et la Monarchie de Juillet

 

 

La Restauration et la Monarchie de Juillet représentent des années difficiles pour l'idée républicaine. En un peu plus de trente cinq ans, de 1814 à 1851, on comptera deux épisodes révolutionnaires (les Trois Glorieuses en 1830 ; Février 1848), initiés et animés en partie par les républicains du peuple de Paris, mais qui vont déboucher, pour l'un, sur une autre monarchie, et pour l'autre, sur le second Empire.

 

Ces échecs peuvent se comprendre dans la mesure où, je l'ai dit, la Restauration et la Monarchie de Juillet se caractérisent par des politiques qui consistent à revenir sur les acquis politiques et les libertés de la Révolution. La mise en oeuvre et la réussite de ces politiques entraîne, évidemment, une extrême faiblesse du camp républicain, tant en ce qui concerne ses effectifs que ses actions et la diffusion de ses idées. À quoi il faut ajouter que les concessions mêmes que ces régimes seront conduits à faire, à travers la "Charte constitutionnelle" de juin 1814 en particulier, auront pour effet - mais, au fond, n'était-ce pas leur but ? - de semer la confusion dans le camp républicain.

 

Louis XVIII est tout à fait conscient que le retour à l'Ancien Régime - surtout après la période de consolidation des acquis révolutionnaires que constitue l'Empire - est impossible. Il va faire des concessions :

- pas de constitution, mais il octroie une Charte constitutionnelle.

- pas de souveraineté de la Nation, mais il reconnaît les conquêtes civiles : égalité des français devant la loi, devant l'impôt, devant le service public ; obligation du consentement des Chambres pour l'établissement et la perception des impôts ; liberté de conscience et de culte ; liberté relative de la presse.

 

Certes, on est bien loin des fondements de l'idée républicaine du 10 août 1792 (Convention, Constitution, élections au suffrage universel), mais certains républicains seront quand même abusés.

 

Le roi ne s'est pas hasardé à ressusciter les ordres privilégiés ou les droits féodaux. Le régime n'est d'ailleurs pas aux mains de l'aristocratie fermée de l'Ancien Régime, mais de l'oligarchie censitaire fondée sur la fortune (on a pu dire d'elle qu' "on y entre par la fortune et qu'on en sort par la faillite"). Quoi qu'il en soit, cette base institutionnelle modérée ne va satisfaire ni les ultras ni les républicains, et, au fil des ans, les oppositions vont s'exprimer sans cesse davantage, aboutissant à l'irréductible opposition des deux Frances : la France des émigrés et celle de la Révolution.

 

Les ultra-monarchistes, en forte majorité dans la Chambre élue en août 1815 ("Chambre introuvable", comme la qualifie Louis XVIII), voudraient restaurer l'Ancien Régime, tout simplement ! Louis XVIII, qui est conscient que cela est impossible, dissout la Chambre en août 1816. Dans la nouvelle Chambre, ce sont les constitutionnels du centre qui ont la majorité. Le gouvernement des Constitutionnels, sous la houlette de Elie Decazes, va engager une politique plutôt libérale à laquelle des monarchistes modérés (Benjamin Constant, Jacques Laffitte, La Fayette) apporteront leur concours.

 

Parmi les mesures de ce gouvernement :

- renouvellement de la Chambre par cinquième annuellement, et élection au scrutin direct.

- rétablissement de la conscription corrigée par le tirage au sort.

- suppression de la censure et de l'autorisation préalable (mais maintien du droit de timbre et du cautionnement).

 

Mais les succès des libéraux aux élections de 1819 et l'assassinat du duc de Berry en 1820 vont entrainer un durcissement du régime, le renvoi du Président du Conseil Decazes et le rappel de Richelieu. L'avènement de Charles X, chef de la faction Ultra, en 1824, suite à la mort de Louis XVIII, ne fera que conforter cette ligne.

 

La politique est alors bien différente :

- Loi du double vote (aux 262 députés élus en collèges d'arrondissement sont ajoutés 172 députés nouveaux élus en collèges de département par le quart le plus imposé des électeurs).

- Répression de l'agitation républicaine de la Charbonnerie.

- Rétablissement de l'autorisation préalable et de la censure.

- Après le triomphe des Ultras aux élections de 1824, loi de septennalité (suppression du renouvellement annuel de la Chambre et mandat législatif porté à sept ans).

- L'Université est placée sous l'autorité d'un prélat. Rétablissement des lettres de régence délivrées par les évêques aux instituteurs.

- Des missions expiatoires érigent des croix sur les lieux profanés par la Révolution.

- Une loi punit de la peine de mort le sacrilège.

- Loi du milliard des émigrés (versement aux émigrés victimes des confiscations révolutionnaires d'une indemnité payable en rente 3% dont le montant en capital est égal à vingt fois le revenu en 1792 des biens aliénés).

 

Crises économique et sociale aidant, les oppositions à la Restauration vont se multiplier, se renforcer et alimenter une crise politique.

 

- À l'extrême gauche : les républicains (non plus seulement des militaires, mais des écrivains, des savants, des journalistes : Sainte-Beuve, Ampère...), des romantiques déçus par l'archaïsme de la monarchie. Républicains, étudiants, ouvriers et sociétés secrètes se rapprochent. Conspirations et conjurations fleurissent. La Charbonnerie est créée à cette époque. On trouve du "beau monde" dans cette société secrète dont le programme est flou, mais tout le monde est contre les Bourbons. L'organisation tournera court, toutefois, faute d'appui populaire.

- Au centre : les Constitutionnels (Royer-Collard, Guizot, Thiers). Thiers se dit prêt à se servir du mouvement populaire.

- À droite : Chateaubriand, les ultramontains de Lamennais, les gallicans, les Chevaliers de la foi.

 

Signe de ce climat délétère : en 1827, la Garde nationale ayant manifesté sa mauvaise humeur en présence du roi, le Président du Conseil, Villèle, prend ce prétexte pour dissoudre la Chambre. Mais, devant la victoire des Constitutionnels en janvier 1828, il se retire. Le régime est alors à l'agonie.

 

Ernest Labrousse relève que "la crise est imputée dans la mentalité populaire aux riches, aux jésuites et au roi". En fait, la bourgeoisie, grande comme petite, est touchée à travers les faillites bancaires et la baisse des profits. Il se forme ainsi une coalition anti-gouvernementale remuante et gênante. La majorité se réduit à ceux qu'on appelle "les ventrus" parce qu'ils bénéficient des largesses du pouvoir. La situation est potentiellement explosive.

 

Tout ce bouillonnement exprime en fait l'impatience des nouvelles générations qui rongent leur frein. Il y a partout une volonté de renouvellement. Le romantisme commence son virage à gauche. Les premiers disciples de Saint-Simon, -mort en 1824, -apparaissent. En 1829, Fourier publie Le nouveau monde industriel et sociétaire. Le Globe (directeur : Pierre Leroux), né en 1824 comme "journal littéraire", devient en 1828 "journal philosophique, politique et littéraire". Après les journées de juillet 1830, il passera aux saint-simoniens.

 

Il faut encore citer les noms d'un certain nombre de jeunes historiens - François Guizot, Adolphe Thiers, Jules Michelet, Augustin Thierry - qui entendent renouveler les cadres de leur discipline. Ils veulent travailler sur des bases scientifiques, établir le rapport société/institutions, dégager la notion de classe sociale et de lutte des classes. Marx leur reconnaîtra très explicitement cette paternité.

 

Ce qui va mettre le feu aux poudres c'est la tentative de Charles X de sortir par un coup d'Etat d'une impasse institutionnelle dans laquelle il se trouvait.

 

Un gouvernement de contre-révolution - Pour compenser son impopularité à l'intérieur, le Président du Conseil, Polignac, nommé par le roi en août 1829, s'était lancé dans une politique extérieure de prestige. Elle consistait ni plus ni moins qu'à démanteler l'empire ottoman. Ses beaux projets seront retoqués - comme on pouvait s'en douter - par la Russie, la Prusse, l'Angleterre. Le roi Charles X continue néanmoins de s'y référer dans son discours du trône du 2 mars 1830, et menace ceux qui se mettraient en travers de sa route. Le lendemain, 3 mars, le régime annonce une expédition militaire vers Alger, liée à un contentieux commercial pendant depuis l'époque du Directoire. Le discours du trône plus cette annonce, cela ne fait qu'aggraver la crise politique. L'aventure algérienne apparaît à chacun pour ce qu'elle est : une opération de politique intérieure. Un général vend d'ailleurs la mèche : "nous allons escarmoucher contre le Dey, dit-il, mais la vraie et bonne guerre sera au retour". Les bonapartistes relèvent la tête. Le courant républicain se renforce. Il noue des contacts avec les ouvriers. Des journaux républicains surgissent (La Tribune des départements, La jeune France, La Révolution). Les orléanistes aussi songent à la relève des Bourbons, mais - eux - dans un cadre monarchiste. C'est dans ce contexte que le 18 mars la Chambre des députés va répondre au discours du trône du 2 mars en déclarant nettement (je vais employer une formule contemporaine) qu'elle retire sa confiance au gouvernement. Après quelques tergiversations, le roi va dissoudre la Chambre, et aux élections du 23 juin et du 3 juillet le roi et son gouvernement sont battus. Mais le 5, Alger tombe. La nouvelle sera connue à Paris le 9. 

 

C'est dans ce contexte que Charles X se décide au coup de force. Ragaillardi par ce succès extérieur, il prend au conseil des ministres du 25 juillet quatre ordonnances par lesquelles la Chambre nouvellement élue - et qui n'a même pas encore siégé - est dissoute, des élections sont convoquées en septembre, la liberté de la presse est suspendue et la loi électorale modifiée. Et Charles X déclare même : "C'est la vraie Restauration qui commence". Il y a quelque chose qui va commencer, mais ce n'est pas ce que Charles X croit ; le 25 juillet 1830, nous sommes à 48 heures des trois glorieuses.

 

Les Constitutionnels ne vont pas se laisser faire et lui opposer la force populaire. En trois jours - les Trois Glorieuses (27, 28 et 29 juillet 1830) - le général chargé de défendre le trône (Marmont) sera battu. Il y aura beaucoup de morts et de blessés. Mais cette victoire populaire sera confisquée, le lendemain et le surlendemain, par la bourgeoisie cachée derrière le camp orléaniste. L'histoire a retenu la scène sur le balcon de l'Hôtel de ville de Paris, le 1er août, où l'on voit La Fayette et le duc d'Orléans se donner l'accolade dans le drapeau tricolore. Ce dernier est présenté comme "un prince dévoué à la Révolution". La Fayette aurait dit : "Louis-Philippe est la meilleure des républiques". Les historiens ont coutume de dire que les Trois Glorieuses ont été suivies de deux journées de dupes. Le duc d'Orléans régnera sous le titre de Louis-Philippe Ier, roi des français.

 

Les Trois Glorieuses - La journée du 26 juillet est encore relativement calme. Défense a été faite aux imprimeurs de sortir les journaux sans autorisation. C'est l'effervescence dans les rédactions. 43 journalistes représentant 12 journaux signent une protestation dénonçant le viol de la légalité perpétré par le régime, et annonçant la parution de leurs journaux, le lendemain 27, sans autorisation.

 

De fait, le 27 les journaux paraissent. Dès le matin, des attroupements se forment à Paris. Et là, écrit Jean Bruhat, il se produit une chose importante : "des industriels et des commerçants, arguant du marasme des affaires, arrêtent leurs entreprises et jettent sur le pavé leurs ouvriers et leurs employés. Ces travailleurs, dit Bruhat, vont, pour l'essentiel, constituer la force de choc d'une révolution qui conduira à la victoire de la bourgeoisie". La "ressource humaine" étant disponible, les rassemblements se multiplient. Les heurts se font de plus en plus violents. Il y a des morts. Le soir du 27, les groupes républicains adaptent leur tactique : ils dressent des barricades à l'intérieur des quartiers populaires. Les événements ne peuvent que prendre une nouvelle tournure...

 

Et, effectivement, le 28 juillet, dès le lever du jour, l'ambiance est à la révolution, et non plus seulement à l'émeute. Tout ce qui évoque la dynastie bourbonienne est saccagé. Les barricades poussent partout. Le pouvoir fait donner la troupe, mais les soldats ont fort à faire car toutes sortes d'objets - et pas seulement des pots de fleurs - jaillissent des fenêtres. V. Hugo note que "les greniers de Paris se vident sur les régiments" ! Les riches bourgeois en viennent à se demander si, en mettant ainsi en mouvement les masses populaires, ils n'ont pas joué les apprentis sorciers. Ils se demandent s'ils sauront maîtriser ces forces ! Quoi qu'il en soit, au soir du 28, le pouvoir ordonne aux militaires de faire retraite en laissant aux insurgés tout l'est de Paris.

 

Le 29 est la journée décisive. On dénombre plus de 6000 barricades. Les soldats sont exténués : "des fantômes de soldats" dit Alexandre Dumas. Des régiments passent à l'émeute. Le Louvre est investi. À 14 heures, il ne reste plus dans la capitale que quelques postes de soldats isolés.

Bilan : 163 tués et 578 blessés du côté des forces de l'ordre ; 1800 tués et 4500 blessés du côté des insurgés.

 

L'intervention des ouvriers, "des gens de la dernière classe du peuple" (Baron Haussez, ministre de la marine et des colonies), a frappé tout le monde. Alfred de Vigny écrit : "les ouvriers sont lâchés". Les blouses sont bien plus nombreuses que les redingotes sur les barricades, c'est certain. C'est ainsi que le 15 août Stendhal écrit à un ami : "Sur cent hommes sans bas et sans veste, il y avait le 28 juillet un homme bien vêtu". Tous ces gens ne sont pas des républicains, loin de là, mais ils ont la haine des Bourbons plus encore que celle des patrons. Ce qui l'emporte chez eux c'est une idéologie nationale ("À bas les traités de 1815 !") et démocratique ("À bas le régime des ventrus !"). La révolte des Canuts, indique R. Huard, est un mouvement essentiellement revendicatif, non politique, mais c'est la première affirmation de masse d'un mouvement ouvrier en France, et, à ce titre, -et même si elle en a triomphé, -c'est un signal d'alarme pour la bourgeoisie.

 

"Quand on jette un regard d'ensemble sur la période 1789-1830, écrit J. Bruhat, on a le sentiment que la Révolution commencée en juillet 1789 ne se termine qu'en juillet 1830 quand, ayant porté au pouvoir un roi qui fait siens ses principes, la bourgeoisie, selon l'expression d'Albert Soboul, <prit définitivement possession de la France>".

 

Le conflit fondamental qui domine toute cette période est celui qui oppose la bourgeoisie et l'aristocratie. Il n'a pu être dénoué que grâce à l'intervention populaire, dans un contexte d'accumulation de mécontentements de toutes sortes en raison de la conjonction d'une crise économique, d'une crise sociale et d'une crise politique. Mais rien de plus ambigu pour la bourgeoisie qu'une victoire qu'elle doit à des forces sociales qui lui sont extérieures, voire antagonistes. Cela va même plus loin : en mettant au premier plan la question sociale, la crise a en fait renvoyé la bourgeoisie à son statut de classe dominatrice et conservatrice. Enfin, et cela aussi est important, les mois écoulés ont permis de mieux apprécier quels sont les idées et les idéaux qui animent le mouvement populaire. Bref : la vérité des rapports de classe commence à se faire jour.

 

Le changement de dynastie ne résout donc pas tout, loin de là. Ce sera patent au cours des cinq années qui vont suivre ; c'est, en effet, le temps qu'il faudra à la monarchie de Juillet, par des actions de répression déterminées, pour consolider son régime.

 

1830-1835. On est passé à une monarchie bourgeoise. René Rémond observe : "Il ne peut être question d'ignorer la coupure que 1830 trace dans notre histoire : elle ne saurait se réduire à un simple changement dans l'occupant du trône. La révolution opère aussi un déplacement du pouvoir à l'intérieur de la société ; en schématisant quelque peu, on dira qu'il passe de l'aristocratie foncière à la grande bourgeoisie libérale, et pareil changement est loin d'être négligeable". Quand le banquier libéral Laffitte conduit le duc d'Orléans à l'Hotel de ville (quelques minutes plus tard, il va donner l'accolade à La Fayette), il laisse échapper ces mots : "Maintenant, le règne des banquiers va commencer !". Il venait de trahir le secret de la révolution. Pour Stendhal, "la banque est à la tête de l'Etat".

 

La Charte est révisée (le préambule est supprimé, le drapeau tricolore est rétabli, la religion catholique n'est plus que la religion de la majorité des français, la censure est abrogée, la compétence des ordonnances est limitée au pouvoir réglementaire, la Chambre des députés partage avec le roi l'initiative des lois et nomme elle-même son Président, la Pairie cesse d'être héréditaire), et son texte est complété par un certain nombre de lois (loi électorale, loi sur la Garde nationale, loi sur les municipalités).

 

Mais le nouveau pouvoir orléaniste a du mal à trouver des assises stables. Il est clivé entre une gauche (le Mouvement : Laffitte, La Fayette) et une droite (la Résistance : Guizot, Casimir Périer, Thiers, de Broglie). Pour les légitimistes Louis-Philippe est un usurpateur ; quant aux républicains, à qui la révolution de 1830 a redonné de l'élan, ils ont le sentiment que la victoire leur a été confisquée. Les bonapartistes, pour l'heure, ne comptent pas, et s'agrègent aux républicains.

 

De premières émeutes éclatent en décembre 1830 et février 1831, qui provoquent le départ de Laffitte de la Présidence du Conseil, et l'arrivée de Casimir Périer. Jusqu'en 1848, tous les ministères seront "de la Résistance". La diversité et l'intensité des luttes populaires augmentent, au cœur desquelles on trouve de plus en plus souvent les ouvriers. Ceux-ci s'en prennent aux machines (luddisme) et aux étrangers. Auguste Blanqui apparait à cette époque. On voit se créer des journaux ouvriers, mais qui, en général, ne durent pas longtemps. En outre, la capitale n'a plus le monopole de l'agitation. Au début, le gouvernement est débordé. Le point culminant de ces deux années 1830-1831 sera la révolte des Canuts des 21, 22 et 23 novembre 1831 : les Trois Glorieuses des Canuts, en quelque sorte. Elles seront écrasées par les troupes du maréchal Soult et du duc d'Orléans. Casimir Périer aura alors ce commentaire : "Il faut que les ouvriers sachent bien qu'il n'y a de remède pour eux que la patience et la résignation". Le retentissement de ces journées sera important parce que la bourgeoisie a eu peur, d'une part, et, d'autre part, parce qu'il en découle un regain des luttes ouvrières dans tout le pays : des émeutes se produisent à Paris en juin 1832, des grèves éclatent un peu partout en France. Cela va durer comme ça jusqu'en 1834, mais, à aucun moment, la monarchie de Juillet ne sera ébranlée, même si, à certains moments, elle sera fortement secouée. Chaque fois qu'il jugera les circonstances favorables, le régime aura recours à la force.

 

Parmi ces actions de répression, celle de la rue Transnonain est restée tristement célèbre. Thiers avait fait voter en février 1834 une loi soumettant les crieurs publics à une autorisation préalable et toujours révocable. Il interdisait également les associations, même divisées en sections de moins de vingt membres. Certains journaux appellent à "répondre à la suspension de la légalité par la suspension de l'ordre public". Une manifestation fut organisée le 9 avril à Lyon par la société des droits de l'homme, avec le soutien du conseil exécutif des sociétés ouvrières de secours mutuel, donnant le signal de l'émeute à Lyon (9-12 avril), puis à Paris (13 avril). Thiers la laissa se développer pour mieux l'écraser. À Paris, elle s'acheva le 14 avril par le massacre des habitants d'une maison de la rue Transnonain, d'où des coups de feu avaient été tirés sur la troupe. Le maréchal Bugeaud avait dit : "Il faut tout tuer ; ainsi point de quartier, soyez impitoyables !". 2000 suspects furent traduits devant la chambre des Pairs et condamnés à la déportation ou à l'emprisonnement. Pendant le procès, le 28 juillet, un républicain corse, Fieschi, mitraillait, boulevard du Temple, le cortège royal, aux cérémonies commémoratives des journées de Juillet. Le gouvernement profita de l'émotion pour faire voter les lois de septembre 1835 sur la presse, qui instituaient la censure sur les dessins politiques, définissaient comme délit la propagande républicaine, l'offense au roi et les critiques contre le gouvernement. Le parti républicain, décapité, était réduit au silence. Mais, à ce prix (sang versé, libertés bafouées), le régime de Louis-Philippe semblait enfin solidement établi.

 

Toutes ces années d'émeutes suggéraient aussi que si les ouvriers n'avaient pas été capables, en 1830, de tirer les fruits de leur victoire, ils n'étaient pas résignés pour autant. Les Canuts lyonnais se battent pour leur propre compte, et non plus contre leurs métiers, mais contre leurs employeurs. Petit à petit s'éveille une conscience de classe ouvrière, qui va faciliter, dit Claude Willard, "une première et très timide diffusion du socialisme en milieu ouvrier".

 

En 1835, l'ordre régnait mais, -comme rien n'est parfait, -il y avait un prix à payer ! En effet, la collusion était devenue si évidente entre la monarchie de Juillet et le patronat le plus irréductible que les classes laborieuses en étaient venues à penser, dit E. Dolléans, qu' "à l'alliance du pouvoir et de la fabrique ... Il fallait opposer l'alliance du travail et de la République". Les ouvriers commencent à adhérer aux sociétés secrètes républicaines. Ils participent, en avril 1834, aux actions organisées par la société des droits de l'homme, et qui vont se terminer par le massacre de la rue Transnonain (cf. supra). Ils participent aussi à la tentative révolutionnaire de Blanqui de mai 1839.

 

Je vais passer rapidement sur les années 1835-1848. Non pas qu'il n'y ait rien à dire de cette période, qui est émaillée, elle aussi, de grèves et d'actions de répression du régime, mais je voudrais m'attarder plutôt sur la révolution de 1848. Et je dois aussi brosser un tableau du mouvement ouvrier et du socialisme.

 

Que dire en peu de mots sur les dernières années de la monarchie de Juillet (1835-1848) ? Elles sont marquées par une conjoncture économique favorable. Dans ce contexte, le régime - sous la houlette de Guizot - s'est claquemuré dans le conservatisme et la défense des intérêts de l'aristocratie financière. La sphère politique est terne, presque glauque. On discute à perte de vue de ce que doit être la fonction royale : le roi doit-il assumer une fonction purement décorative ou doit-il gouverner vraiment ? On débat beaucoup de politique extérieure et de politique économique et financière, -tous sujets chers aux milieux d'affaires. Le mariage du duc d'Orléans, et sa mort accidentelle en 1842, excitent le tout-Paris. Mais, jusqu'à la fin, les projets institutionnels, même les moins novateurs, seront bloqués. Ne parlons même pas d'éventuelles lois sociales. Nous verrons dans un moment dans quelles circonstances la monarchie de Juillet va tomber. Mais, avant cela, il nous faut faire le point sur le socialisme et le mouvement ouvrier en cette première moitié du XIXè siècle.

 

 

 

III. Le mouvement ouvrier

 

 

Trois sections : III.1. Le socialisme sans Marx  -  III.2. Au mi-temps du siècle apparaît le marxisme  -  III.3. Premières luttes et premières tentatives d'organisation

 

III.1. Le socialisme sans Marx

 

Le socialisme est un ensemble de doctrines, œuvres d'intellectuels bourgeois dans presque tous les cas, qui recherchent, suivant un idéal de justice, -et non plus de liberté, -la solution des problèmes du prolétariat par une refonte de tout le système économique et social. 

Ces doctrines promeuvent la révision :

• des formes d'appropriation du capital,

• des rapports du capital et du travail,

• des modes de répartition du produit social.

 

Même lorsqu'il répudie la violence, le socialisme est révolutionnaire car il ne peut atteindre ses objectifs que par un bouleversement des structures de la société.

 

"Le socialisme français, indique Claude Willard, plonge ses racines dans les traditions révolutionnaires et dans les courants de la pensée sociale du XVIIIè siècle. Mais il ne sort de terre, ne grandit et ne se ramifie qu'à la saison favorable : lorsque, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, la conjoncture économique et sociale rend plus aigus les contradictions économiques et les antagonismes sociaux".

 

C'est à partir de 1830, en effet, que commencent à se propager les doctrines socialistes ou communistes, fouriéristes, saint-simoniennes, cabétistes, néo-babouvistes, etc.

 

Socialismes "utopistes" ou "conceptuels", comme les qualifie E. Labrousse, parce qu'il leur suffit d'imaginer un modèle de société conforme aux exigences de la raison ; une fois ce modèle connu, celui-ci, -pensent-ils, -sera adopté par tous en raison de sa rationalité. Appartiennent à cette catégorie l'anglais Robert Owen (1771-1858), et en France : Saint-Simon (1760-1825), Charles Fourier (1772-1837), Étienne Cabet (1788-1856), Philippe Buchez (1796-1865), Louis Blanc (1811-1882), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865).

 

Saint-Simon et Charles Fourier marquent la Restauration, qui, du point de vue qui est le nôtre ici, peut être caractérisée comme une période d'incubation.

 

Saint-Simon (1760-1825) - "C'est dans l'industrie que résident en dernière analyse toutes les formes réelles de la société". La tâche principale de celle-ci est de développer la production des richesses. Aux industriels revient donc la première place. Mais par industriel il faut entendre le producteur, c'est-à-dire aussi bien le fabricant, le négociant, le cultivateur-exploitant ou l'ouvrier. Ce sont les abeilles. Les autres, les oisifs qui vivent de leurs rentes, sont les frelons. Avec ces thèses, Saint-Simon devient le porte-parole de la grande bourgeoisie de la fabrique, du négoce et de la finance, qui s'oppose à l'aristocratie foncière. L'accent est mis non sur la distribution égalitaire de ce qui est produit mais sur l'accroissement de la masse des biens disponibles. À partir de 1820, Saint-Simon est préoccupé par la question ouvrière, et veut mettre le progrès industriel au service de l'amélioration de la condition morale et physique de la classe laborieuse. C'est en cela qu'il est un précurseur du socialisme.

 

Charles Fourier (1772-1837) - Il a mis l'accent sur les problèmes de consommation, sur l'agriculture et surtout sur la psychologie du travail. Il a tendance à proposer des expériences isolées. De son œuvre très riche on peut retenir deux grands thèmes :

• Un thème critique : la production, la consommation et la distribution fonctionnent à rebours. Il n'y a pas de vraie liberté puisque "toute la classe pauvre" est entièrement privée "de la liberté politique et sociale" et "réduite à s'asservir dans des travaux salariés qui enchaînent l'âme autant que le corps".

• Un thème positif : il faut organiser une société communautaire. Le travail peut devenir attrayant si chacun œuvre selon ses goûts et ses propres passions. La proposition, c'est le phalanstère. Celui-ci n'est que la première étape pour parvenir - quand ils couvriront l'univers entier d'un réseau serré - à un type de société défini comme l'Harmonie.

Fournier, c'est à noter, proclame l'égalité de l'homme et de la femme.

 

Si la Restauration peut être caractérisée comme une période d'incubation, la monarchie de Juillet apparaît comme une période de floraison : les écoles saint-simonienne et fouriériste se sont développées, un socialisme chrétien apparaît, Louis Blanc publie L'organisation du travail en 1839 et Pierre-Joseph Proudhon Qu'est-ce que la propriété ? en 1840. Une sensibilité communiste se fait jour avec Babeuf (Buonarroti publie en 1828 Conspiration pour l'Égalité, dite de Babeuf), Cabet (Voyage en Icarie, 1838) et Blanqui.

 

Claude Willard indique que "les communistes, à la différence de nombreux socialistes, se prononcent pour la propriété et l'exploitation en commun des moyens de production ... Revendiquant fièrement l'héritage de la Révolution française, [ils] s'affirment profondément républicains et démocrates ... Ils recourent aux armes révolutionnaires ... [et] sont mêlés aux luttes quotidiennes, animateurs de sociétés secrètes".

 

Jean-Claude Michéa décrivait de très belle façon, fin 2011, dans une conférence donnée à Montpellier, le noyau dur de l'idéal socialiste des années 1815-1848, celles que nous venons de parcourir. Cet idéal socialiste articule, selon lui, trois critiques :

 

- Première critique, la plus fondamentale : elle vise le nouveau système social qui commence à triompher à cette époque et qui a une logique utilitariste calculatrice qui conduit à transformer la société en une agrégation d'individus sans lien, sans relation et n'ayant pour mobile de leur action que l'impulsion de l'égoïsme. Cette critique porte contre le point central du libéralisme, pour lequel l'homme n'est plus - comme pouvait le dire Aristote - "un animal politique", fait pour vivre en société, mais un individu indépendant par nature, voué à n'agir qu'en fonction de lui-même, en fonction de ses intérêts privés.

 

- Deuxième critique, relative à la prolétarisation des travailleurs. Il faut entendre par là le mouvement historique qui a sapé les bases matérielles et culturelles de l'autonomie des individus et des communautés locales, c'est-à-dire qui a déraciné les individus pour les rendre géographiquement mobiles : l'exode rural, puis les migrations internationales. Ces individus déracinés, livrés à eux-mêmes, coupés de leurs moyens d'autonomie traditionnels, vont, pour survivre, être obligés de tomber sous la dépendance directe des détenteurs du capital ; ils vont être obligés de se soumettre aux conditions déshumanisantes qu'impose le salariat. À l'époque, les socialistes parlent de "l'esclavage salarié". La critique socialiste pointe ici le fait que le système capitaliste ne peut s'implanter dans un secteur donné que si, au préalable, on a réussi à détruire les formes d'autonomie que ce secteur conservait.

Cette théorie de la prolétarisation (pour rappel : situation du travailleur privé de tous les moyens de survie autonome, contraint de vendre sa force de travail aux détenteurs du capital) conduit à la théorie de l'exploitation de l'homme par l'homme et aussi à l'idée - encore vivace aujourd'hui - que "le métier se dégrade". Et, en effet, en passant sous une logique capitaliste, le métier va se retrouver scindé entre les tâches de conception et les tâches d'exécution, puis on va le chronométrer, et, pour finir, on va remplacer le métier par l'emploi.

 

- Troisième critique : celle qui vise le fait que le nouveau système est fondé sur l'innovation technologique permanente. Michéa rapporte les mots d'un socialiste de l'époque, Victor Considérant, qui disait : "Oui ce système produit de la richesse, mais c'est une machine qui le fait en concentrant une part essentielle et croissante de celle-ci entre les mains d'une nouvelle aristocratie. Une aristocratie de fait". Pourquoi Considérant ajoute-t-il aristocratie de fait ? Parce qu'il veut faire la différence entre la bourgeoisie et les ordres anciens. Un ordre avait des privilèges juridiquement codifiés. On savait qui était noble dans l'Ancien Régime, comme on savait qui était sénateur dans la Rome antique. Or, au grand étonnement des socialistes, alors que les privilèges de naissance avaient été abolis par la Révolution française,  une nouvelle aristocratie s'était reconstituée, mais qui n'avait, cette fois-ci, aucun privilège juridique.

 

"L'utopisme de ces socialistes, remarque Bruhat, réside dans les moyens qu'ils préconisent car, le prolétariat étant encore trop peu développé, ils ne peuvent voir en lui une force sociale capable d'initiative historique". Mais ils font réfléchir. On doit à Saint-Simon "des anticipations étonnantes : planification de l'économie, [...] substitution de l'administration des choses au gouvernement des hommes". Et on peut créditer Fourier "de sa critique enrichissante du capitalisme, de sa dénonciation d'un État devenu l'instrument d'une aristocratie mercantile et financière, d'une morale qui enseigne aux miséreux la vertu de la résignation [...]".

 

Claude Willard (Socialisme et communisme français, 1967) observe que, jusqu'en 1830, ce socialisme "ne touche qu'un tout petit cénacle de bourgeois libéraux. Ignorant les luttes ouvrières, les théoriciens socialistes voguent alors vers l'Utopie, dit-il. Sans doctrine, donc sans perspectives, les ouvriers engagent un combat héroïque par bataillons dispersés et voués à l'échec".

 

III.2. Au mi-temps du siècle apparaît le marxisme

 

Il se présente comme une analyse rationnelle du fonctionnement du capitalisme, dont il décèle les contradictions ainsi que les voies de son dépassement. La doctrine est exposée pour la première fois dans le Manifeste du Parti communiste, en 1848. Le livre I du Capital paraît en 1867. Je n'insiste pas puisque nous allons consacrer trois soirées à cet ouvrage. Juste quelques repères indispensables pour notre propos d'aujourd'hui.

 

Marx met au jour le fait que la valeur du produit du travail de l'ouvrier, c'est-à-dire la valeur des marchandises produites par lui, excède le montant du salaire qu'il touche en échange de son travail. La valeur du produit du travail de l'ouvrier excède le prix de sa force de travail. La différence est la plus-value, que le capitaliste s'approprie, et qui vient grossir son capital.

 

Pour Marx la reconquête de la plus-value exige la dépossession des capitalistes, le transfert aux travailleurs des instruments de production, et tout cela passe par une révolution. Je n'en dis pas plus aujourd'hui.

 

Le marxisme est  tout à la fois une théorie et une pratique de l'émancipation. C'est ce qui permet de dire que tout en s'inscrivant dans la continuité du socialisme utopique le marxisme le dépasse. Ce qui fait la continuité c'est la centration commune sur l'idée d'émancipation. Ce qui constitue un dépassement c'est le fait que le marxisme associe une théorie et une pratique, c'est-à-dire qu'il propose non seulement une théorie de l'exploitation et de l'aliénation mais aussi les voies et moyens pour en libérer les hommes.

 

III.3. Premières luttes et premières tentatives d'organisation

 

L'absence de liberté d'association, jointe à une moindre maturité des ouvriers français par rapport à leurs homologues anglais, explique que le mouvement ouvrier français se soit longtemps attardé à des formes moins élaborées. Au début, par exemple, les ouvriers, qui redoutent le chômage, s'en prennent aux machines : c'est le luddisme. Si l'on voulait être à peu près sûr, au début du XIXè siècle, que les machines arrivent à bon port (et encore...), il fallait qu'elles soient escortées jusqu'aux usines par les gendarmes.

 

Le compagnonnage, qui permettait aux jeunes ouvriers sortis d'apprentissage de faire leur Tour de France, est vivement promu par certains (Agricol Perdiguier, Georges Sand), conscients qu'il faut faire exister une solidarité ouvrière qui dépasse les organisations compartimentées par métiers. Des tentatives d'unification des différents rites sont faites (congrès de Bordeaux en 1820 ; congrès de Toulon en 1830). Ces efforts permettront au compagnonnage de se maintenir et même de retrouver pendant quelques temps une certaine vigueur, ce qui ne manque d'ailleurs pas d'inquiéter les autorités. Mais malgré ces louables efforts, le compagnonnage reste miné par ses rivalités internes. Par ailleurs, vient un moment où il ne constitue plus une forme d'organisation pertinente compte tenu de la nouvelle phase de développement du capitalisme. Il va entrer en déclin à la fin de la Restauration (1830).

 

Depuis une dizaine d'années, les ouvriers se dotent d'un nouveau type d'organisation : la société de secours mutuel. Ces organisations existent déjà depuis le début du XIXè siècle, mais sont restées peu nombreuses. A partir des années 1820, les ouvriers vont en créer dans la plupart des corporations. Les pouvoirs publics ne les interdisent pas, car ce sont des institutions d'assistance, mais les encadrent ; les fonds ne pourront servir qu'au soulagement des infirmes, des vieillards et des malades ; les assemblées doivent être présidées par le commissaire de police ou le maire ; les questions politiques sont interdites.

 

Ces associations, qui vont initier les travailleurs à la conduite d'une organisation, vont finir - on s'en doute - par déborder les frontières de la seule solidarité ouvrière. On y abordera la question du salaire. On y incitera à la grève. Quelques fois, "la bourse commune" servira à soutenir financièrement les grévistes. Des ouvriers seront condamnés pour délit de coalition. Des créations de sociétés de secours mutuel seront refusées. Cela n'empêchera pas les grèves de se multiplier.

 

Les SSM ont joué un grand rôle dans les grèves d'août-septembre 1830 (fileurs de Rouen, ouvriers imprimeurs de Paris), de 1833 (tailleurs de pierre, charpentiers de Paris, serruriers de Caen, porcelainiers de Limoges), de 1840 (menuisiers, charpentiers du Havre, mineurs de Rive-de-Gier, de Lodève), de 1844-1846 (menuisiers, charpentiers de Paris, mineurs de Saint-Étienne).

 

Un peu en marge de notre sujet, au premier abord tout au moins, il faut signaler le développement d'une culture populaire vivante, principalement orale, passant beaucoup par les chansons, également par le "roman populaire". La littérature de colportage diffuse encore des textes d'origine médiévale. À la ville pullulent les foyers littéraires : salons, cafés, cercles, académies, facultés, cénacles, sociétés de conférences, cabinets de lecture, etc.

 

 

IV. 1848 - Une République victorieuse mais qui se fracasse, et l'idée même de République s'en trouve dramatiquement atteinte

 

 

Sept sections : IV.1. La situation est explosive  -  IV.2. Les journées révolutionnaires  -  IV. 3. L'action du gouvernement provisoire  -  IV.4. L'esprit de 1848  -  IV.5. La défaite  -  IV.6. L'analyse de Karl Marx  -  IV.7. Les leçons que retiendront les républicains

 

 

IV.1. La situation est explosive pour plusieurs raisons

 

a) des raisons économiques :

 

Une crise frumentaire a sévi en 1846 et 1847. 1848 connaît une crise du crédit, ce qui oblige à ajourner des chantiers de travaux publics. La fermeture des chantiers dans les chemins de fer et sur les fortifications de Paris prive de travail des centaines de milliers de travailleurs. 

 

Le journal La Réforme évoque en août 1847 "les conditions atroces de travail, les terribles misères de cet hiver", ces salariés qui "après quinze heures de labeur" ne peuvent payer le pain devenu trop cher et "qui se traînent à la porte des bureaux de charité" pour "recourir à la distribution publique, à la providence des bons". Et le journal rappelle que Guizot a refusé une enquête sur la condition ouvrière. 

 

L'épargne d'un grand nombre de gens est anéantie. Le mécontentement est général.

 

b) des raisons politiques :

 

Il y a un vide de la politique légale ("La France s'ennuie !").

La rigidité morale et politique de Guizot éclate au grand jour. La Chambre des Pairs n'a plus guère d'autorité ; l'opinion ne s'intéresse pas à ce qui s'y passe. Et la Chambre des députés est compromise par la corruption . En 1847, deux scandales impliquant des grandes familles défraient la chronique.

 

Les élections de 1846, qui se sont soldées par la défaite de l'opposition, en raison de l'étroitesse du pays légal, ont renforcé l'idée qu'il n'est plus possible d'aboutir à une réforme par les moyens parlementaires.

 

Par contraste, la richesse de la production littéraire de certaines grandes figures est évidente :

• Lamartine a publié en 1847 L'histoire des Girondins.

 

On peut y lire : "Une nation ne doit pas regretter son sang quand il a coulé pour faire éclore des vérités éternelles. Les idées végètent de sang humain ; les révélations descendent des échafauds ; toutes les religions se divinisent par des martyrs".

 

• Louis Blanc et Michelet ont publié en février 1848 leur Histoire de la Révolution.

 

Les sociétés secrètes, de plus en plus nombreuses et de plus en plus puissantes, associent des ouvriers et des républicains dans l'attente d'une action révolutionnaire. L'afflux à Paris de chômeurs ou de ruraux déracinés, misérablement logés, va mettre à leur disposition, le moment venu, des effectifs de combat.

 

La petite et la moyenne bourgeoisie, quant à elles, reprochent à Guizot sa collusion avec la haute finance, sa politique pro-autrichienne et la corruption du régime. Mais, ne pouvant rien au Parlement, les notables organisent pour soulever l'opinion une campagne de banquets à partir de juillet 1847.

 

Le premier banquet a lieu à Paris en juillet 1847. On y compte 1200 participants. Son retentissement est considérable. En province, 50 banquets sont organisés, présidés, le plus souvent, par des notables. Il arrive que le peuple entre dans la salle à la fin du repas, ce qui ne manque pas d'entraîner une radicalisation des discours. 

 

C'est alors que le pouvoir, inquiet des manifestations possibles, interdit le dernier banquet prévu à Paris le 22 février 1848.

 

Les organisateurs ont fait aux autorités une proposition alternative (autre lieu, en pleine semaine, participation financière augmentée pour réduire le nombre de participants) mais celles-ci, au mépris de la liberté de réunion, maintiennent l'interdiction du banquet et du cortège.

 

C'est l'initiative qui va conduire aux journées révolutionnaires.

 

IV.2. Les journées révolutionnaires

 

Le banquet interdit est annulé par ses organisateurs, mais pas la manifestation qui devait l'accompagner, organisée par les journaux républicains, Le National et La Réforme. Elle se heurte par endroits à la troupe, et, dans la nuit du 22 au 23 février, des barricades sont érigées porte Saint-Martin et porte Saint-Denis. On hisse le drapeau rouge et on chante le chant des Girondins et la Parisienne. C'est le début d'une suite d'événements qui vont conduire à la chute de la monarchie de Juillet.

 

Le maintien de l'ordre est confié à la Garde nationale, c'est-à-dire à la force bourgeoise. Elle obéit au roi, mais manifeste contre Guizot aux cris de "Vive la Réforme !".  Le 23, en début d'après-midi, le roi sacrifie Guizot et le remplace par Molé. Le régime parait sauvé. Tout comme à la veille des Trois Glorieuses, personne, dans les allées du pouvoir, n'a idée de ce qui est susceptible de se passer. Mais le 23 au soir, des manifestants viennent narguer Guizot sous ses fenêtres. Les soldats de garde tirent : 52 morts, 74 blessés ! L'insurrection se déchaîne à nouveau. Les barricades se dressent partout.

 

Le 24 au matin, le roi appelle Thiers et charge Bugeaud de liquider l'émeute. Mais l'hostilité de la Garde nationale se précise : elle intercepte les soldats de Bugeaud et protège les insurgés. Le roi rejette l'idée de Thiers de quitter Paris pour mieux le reconquérir par les armes (comme Soult avait fait à Lyon en 1832) et appelle Odilon Barrot, qui refuse d'accepter le pouvoir. Le roi abdique à 12:30 en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, et quitte les Tuileries où les insurgés pénètrent à 13:00. À 15:00, un gouvernement provisoire de onze membres est constitué, dont fait partie un ouvrier, le mécanicien Albert.

 

En fait, les choses se sont déroulées en plusieurs temps. En fin de matinée, au Palais Bourbon, alors que le roi vient d'abdiquer, Ledru-Rollin donne lecture d'une liste de sept députés, établie dans les locaux du journal républicain modéré Le National, qu'il fait acclamer l'un après l'autre comme membres du gouvernement provisoire (on y trouve notamment Lamartine, Arago, Ledru-Rollin). Ceux-ci se rendent sur le champ à l'Hôtel de Ville. En chemin, est ajouté Alexandre Martin dit Albert, un ouvrier mécanicien militant des sociétés secrètes. Le soir, nouveau compromis avec les hommes du journal démocrate La Réforme : Albert et trois autres personnes (dont Louis Blanc) sont ajoutés à la liste avec le titre de secrétaires et voix consultative. Deux jours après, ils deviendront membres à part entière du gouvernement provisoire. Tout cela, précisons-le, sous la pression de la foule parisienne.

 

La monarchie de Juillet venait de tomber, de manière totalement inattendue, sous les coups conjugués d'orléanistes adversaires de Guizot (c'est-à-dire d'une opposition interne au camp monarchiste), de républicains libéraux ennemis de la monarchie, et d'ouvriers hostiles au capitalisme libéral. Mais de l'avis de tous - contemporains comme historiens - ce sont ces derniers qui ont joué le rôle essentiel. Tocqueville souligne, je le cite : "le caractère, je ne dirai pas principalement, mais uniquement et exclusivement populaire de la Révolution qui venait de s'accomplir ; la toute-puissance qu'elle avait donnée au peuple proprement dit, c'est-à-dire aux classes qui travaillent de leurs mains, sur toutes les autres".

 

Ces ouvriers ne sont plus ceux de 1830. Ils sont influencés par les idées socialistes, même s'ils ne sont pas encore encadrés comme le seront ceux de la Commune de Paris. Il y a des groupements ouvriers qui sont parvenus à détourner les lois de différentes manières. Certains sont membres des sociétés secrètes républicaines. 

Leurs revendications portent sur l'organisation du travail (durée maximum quotidienne, travail des femmes et des enfants), le droit au travail, un minimum garanti pour l'ouvrier et sa famille en cas de maladie, ou bien encore sur l'organisation des Conseil de prudhommes.

 

IV.3. L'action du gouvernement provisoire

 

Le 25 juillet, le gouvernement provisoire proclame La Deuxième République.

 

La question faisait débat. Les insurgés tenaient à la proclamation de la République, mais la déclaration adoptée par le gouvernement provisoire est équivoque puisqu'elle renvoie le choix définitif du régime à une assemblée nationale élue. Les tergiversations se prolongent tard dans la soirée du 24 jusqu'à ce que, peu avant minuit, le gouvernement provisoire accepte cet amendement à sa première déclaration : "Le gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple qui sera immédiatement consulté". Le gouvernement cède définitivement le 25 au matin car une manifestation populaire de 200.000 personnes, animée par Raspail, réclame qu'on en finisse avec les atermoiements et les angoisses juridiques.

 

Par décrets pris entre le 25 février et le 8 mars, le gouvernement provisoire accorde la liberté de réunion, supprime la peine de mort en matière de crime politique, institue le suffrage universel pour tous les citoyens âgés de plus de 21 ans, établit la liberté de la presse sans restriction , abolit l'esclavage dans les colonies et ouvre les rangs de la Garde nationale à tous les citoyens. Voilà pour la démocratie politique.

 

Mais les ouvriers - représentés par Louis Blanc et Albert - exigeaient en sus la démocratie sociale, qui seule, à leurs yeux, donnerait un sens à la République.

• Le gouvernement provisoire refusa de proclamer le droit au travail, mais décida (26 février) l'ouverture d'Ateliers nationaux qui emploieraient les chômeurs pour 2 Francs par jour.

L'idée est de Louis Blanc, mais sa réalisation est confiée au libéral Marie qui est bien décidé à prouver qu'elle est irréalisable.

• Il ne voulut pas d'un ministère du travail, mais créa (28 février) une Commission du gouvernement pour les travailleurs, chargée de préparer une législation du travail.

La commission est confiée à Louis Blanc, qui est bien conscient qu'on l'a placé là pour l'user, en l'invitant à présider une commission de plusieurs centaines de personnes au sein de laquelle les divergences ne tarderont pas à éclater au grand jour, ce qui ne manqua pas.

• Le 2 mars, il abolit le marchandage en matière de contrat de travail et réduisit la durée quotidienne du travail à 10 heures à Paris et 11 heures en province.

 

La bourgeoisie et les paysans, de leur côté, attendent du gouvernement le rétablissement de l'ordre et la reprise des affaires. 

 

IV.4. L'esprit de 48 et l'effervescence populaire

 

Dans quel climat tout cela se déroule-t-il ? Il n'y a ni hostilité ni panique. La Révolution a fait peu de morts. Le clergé n'est pas pris à partie. Ambiance romantique aidant, on se laisse aller à des effusions sentimentales. Le beau monde abandonne la redingote pour la veste. On plante des arbres de la liberté, ...que les prêtres bénissent. Il y a un esprit de 48, altruiste et naïf, humanitaire et spontané.

 

La vie politique renaît de ses cendres. Les journaux se multiplient, dont beaucoup sont de tendance socialiste :

 

Le représentant du Peuple (Proudhon), La voix du Peuple, Le tribun du Peuple, La Montagne du Peuple fraternel (G. Sand, Lamennais et P. Leroux), Le Père Duchesne, Le vieux cordelier... 

 

Les sociétés républicaines apparaissent au grand jour et donnent naissance à des clubs :

 

La Société fraternelle centrale (Cabet), Le club des amis du Peuple (Raspail), La société républicaine centrale (Blanqui), Le club de l'émancipation des femmes (G. Sand). Une sorte de fédération s'esquisse avec le Club des Clubs. À Paris, on compte 73 clubs en mars, 300 en mai. On y lit les journaux, on y discute avec passion, on y vote les adresses au gouvernement.

 

IV.5. Les difficultés, les élections, les journées de juin, la défaite du mouvement ouvrier

 

La révolution a fait rebondir la crise financière. Les caisses d'épargne se vident -> le crédit se raréfie -> les faillites se multiplient. Le gouvernement fait front en prenant diverses mesures d'ordre économique et financier. Par ailleurs, il augmente les impôts. Tout cela ranime l'hostilité des possédants à l'égard de la révolution et de ses tendances démocratiques.

 

Les élections à l'assemblée constituante, qui ont lieu fin avril dans ce climat, dégagent une majorité de 600 républicains modérés, flanqués à droite de 200 royalistes et à gauche de 100 députés se réclamant de la république sociale. Les révolutionnaires n'ont aucun élu. Commentaire de Claude Willard : "Le socialisme, une grosse tête sur un tout petit corps ... La queue - une queue remuante - de la démocratie bourgeoise". Raymond Huard fait observer dans une conférence qu'il a donnée en décembre 2010 que les révolutionnaires se souviendront de cette déconvenue : le suffrage universel n'est pas une panacée, la République ne suffit pas, encore faut-il qu'elle soit progressiste, démocratique et sociale. Pour cela, il faut que les ouvriers s'unissent aux républicains les plus avancés, aux démocrates socialistes.

 

Ce courant démocrate socialiste, qui se dessine à la fin de 1848 et en 1849, a un réel succès de masse dans les milieux populaires ouvriers mais aussi paysans. Il met en avant quelques mesures fortes : nationalisation des secteurs les plus concentrés de l'économie (mines, chemins de fer, canaux), grands travaux, liberté d'association, organisation du crédit, diminution des impôts frappant les travailleurs.

 

La défaite électorale de 1848 entraîne un deuxième type de réaction, que représente Proudhon, et qui consiste à dire que les révolutions politiques sont une illusion, qu'il faut autre chose pour transformer le sort des travailleurs : une organisation mutuelliste coopérative de la production. On voit ainsi se dessiner à cette époque, dit R. Huard, deux tendances qui seront durables dans le mouvement ouvrier.

 

La nouvelle majorité élue (qui remplace le gouvernement provisoire par une commission exécutive de cinq membres : Arago, Garnier-Pagès, Lamartine, Marie, Ledru-Rollin) n'entend pas remettre en cause la démocratie politique, mais elle est bien décidée à mettre un terme à l'expérience de démocratie sociale et à la dictature parisienne de la rue. Le conflit entre l'Assemblée et les clubs était inévitable. Il éclate à la mi-mai. Six semaines plus tard, le mouvement ouvrier sera défait au cours des journées de juin (23-26 juin).

 

L'enchaînement des faits menant à la défaite :

12 mai : l'Assemblée interdit aux clubs de présenter des pétitions à sa barre.

15 mai : en réplique, le comité de centralisation des clubs organise une manifestation pour une intervention en faveur de la Pologne, qui tourne au désastre, et se solde par l'arrestation des dirigeants des clubs. Le mouvement démocrate socialiste est décapité.

16 mai : suppression de la Commission du Luxembourg. Le sort des Ateliers Nationaux était scellé (la décision de les supprimer, prise le 24 mai, sera publiée le 22 juin).

23 juin : barricades.

24 juin : l'Assemblée proclame l'état de siège et confie les pleins pouvoirs au général Cavaignac, ministre de la guerre.

26 juin : l'insurrection est écrasée. On déplore plusieurs milliers de morts et 1.500 blessés. La répression sera féroce : 1500 fusillés, 25.000 prisonniers (dont 11.000 maintenues). Tous les insurgés pris les armes à la main sont déportés dans les colonies.

 

"Les conséquences des journées de juin 1848 sont d'une extrême gravité", écrit J. Bruhat dans l'HFC. Je le cite : "Elles développent dans les milieux possédants, à la campagne comme à la ville, une grande peur qui va nourrir la réaction politique. Découragés, les ouvriers - nous songeons à leur élite politique - perdent confiance dans un régime qu'ils ont fondé sur les barricades de février . Dès cette date, les observateurs lucides constatent que la République, une certaine République, la République démocratique et sociale est perdue". Louis Blanc affirme que "de la République, il ne reste que le mot". G. Sand : "je suis navrée, je ne crois plus à l'existence d'une République qui commence par tuer ses prolétaires". L' "illusion lyrique" de février est donc dissipée. Entre les républicains modérés fondateurs du nouveau régime et le monde ouvrier le fossé s'est creusé. Les ouvriers se désintéressent désormais du sort d'une République qui a fait tirer sur le Peuple. La seconde République sera socialement conservatrice.

 

Je passe rapidement sur la suite des événements : Cavaignac fait préparer une constitution, qui est adoptée le 4 novembre 1848. À l'élection présidentielle du 10 décembre, quinze jours plus tard, Louis-Napoléon Bonaparte obtient 74% des suffrages. Cette victoire sera confirmée, cinq mois plus tard, aux élections législatives du 13 mai 1849 puisque les candidats du parti de l'ordre obtiennent 500 des 713 sièges. Il y a cependant une sérieuse ombre au tableau car les démocrates-socialistes de la Montagne obtiennent quand même 180 sièges, souvent dans les grandes villes, et en particulier à Paris. La première tâche de Louis-Napoléon Bonaparte sera de se débarrasser d'eux, et l'occasion lui en sera donnée par l'indignation manifestée par la Gauche à propos de l'expédition française contre la République romaine. Ceci étant fait, il engagera la réalisation de son programme réactionnaire.

 

Ledru-Rollin appelle à une manifestation le 13 juin en direction du Palais Bourbon. Celle-ci est facilement dispersée. Trois légions de la Garde nationale sont dissoutes, 34 députés montagnards sont poursuivis en Haute Cour, Ledru-Rollin doit fuir en Angleterre et l'Assemblée vote trois lois répressives. Commentaire du Prince-Président : "Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent".

Le travail peut commencer : la loi Falloux est votée le 15 mars 1850 ; la loi électorale est modifiée le 31 mai 1850 (diminution d'un tiers du nombre des électeurs, qui passe de 9 à 6 millions) ; les grèves avaient été interdites dès novembre 1849.

 

Les républicains sont exaspérés, mais ils espèrent retourner la situation en leur faveur à l'élection présidentielle de 1852. Ils n'en auront pas l'occasion puisque le Prince-Président perpètre un coup d'Etat le 2 décembre 1851, que le peuple ratifie par plébiscite les 21 et 22 décembre. C'en est fini de la Seconde République. 

 

et j'en viens à l'analyse de la séquence 1848-1851 que fait Marx.

 

IV.6. L'analyse de Karl Marx

 

Il y a une chose sur laquelle les contemporains s'accordent, même s'ils professent, par ailleurs, des idées politiques très différentes : 1848 fut un conflit d'un nouveau type. C'est - sans surprise - l'avis de Friedrich Engels : "La révolution de Juin, dit-il, est la première qui divise vraiment la société tout entière en deux camps ennemis". Mais pour Tocqueville aussi l'insurrection de Juin ne fut pas "... une lutte politique [dans un sens que nous avions donné jusque là à ce mot], mais un combat de classe, une sorte de guerre civile".

 

Marx analyse à chaud les événements parisiens dans des articles publiés par la Neue Rheinische Zeitung (Nouvelle Gazette Rhénane). Il publiera aussi une série d'articles dans leur revue londonienne. Ce n'est toutefois qu'en 1895 que F. Engels rassemblera ces textes en un livre sous le titre "Les luttes de classes en France, 1848-1850".

 

Engels observe dans son introduction à "Les luttes de classes en France, 1848-1850" que les articles rassemblés dans l'ouvrage constituent la "première tentative [de Marx]  d'explication d'un fragment d'histoire contemporaine à l'aide de sa conception matérialiste et en partant des données économiques qu'impliquait la situation". Marx, dit Engels, s'est attaché "à ramener les conflits politiques à des luttes d'intérêts entre les classes sociales et les fractions des classes existantes, impliquées par le développement économique, et à montrer que les divers partis politiques sont l'expression plus ou moins adéquate de ces mêmes classes et fractions de classes".

 

Engels regrette toutefois que Marx n'ait pas pu mobiliser, pour ces articles, toute l'information économique qui aurait été souhaitable. Regrets que ne partage pas Michael Lowy. Celui-ci estime, au contraire, qu' "une des grandes forces de ce texte est de mettre l'accent sur la dynamique propre de la lutte des classes et de son déploiement sur le champ politique, en évitant de réduire cet affrontement socio-politique à des mécanismes économiques. L'histoire n'est pas faite par les forces de production, mais par les classes sociales, certes dans des conditions données, économiques, sociales et politiques. En d'autres termes, Marx prend en compte l'autonomie relative de la lutte des classes par rapport aux fluctuations de la conjoncture économique. (...) Si chaque force politique correspond à une classe ou fraction de classe, c'est dans le conflit social que se trouve la clé des conflits politiques, et non dans les mouvements de l'économie (même en "dernière instance") ". Appréciation partagée par Gramsci pour qui "la prétention (présentée comme postulat essentiel du matérialisme historique) de présenter et d'exposer toute fluctuation de la politique et de l'idéologie comme une expression immédiate de la structure doit être combattue théoriquement comme un infantilisme primitif".

 

Marx attribue aux événements de 1848 une importance historique mondiale. Il y voit la première grande bataille, dans la guerre sociale moderne, entre la bourgeoisie et le prolétariat. Ecrivant cela, Marx n'ignore pas la révolte des Canuts de Lyon, en 1831, bien évidemment, mais, à ses yeux, souligne Michael Lowy, c'est en 1848 que "le mot même de révolution change de signification : il cesse de désigner un simple changement dans les formes du pouvoir politique (monarchie, République) et prend le sens d'une offensive contre l'ordre bourgeois lui-même".

 

Dans le "18 Brumaire de Louis Bonaparte", Marx analyse l'avènement du bonapartisme. André Guigot relève que Marx y voit "une révolution qui n'aboutit pas parce que les libéraux qui l'ont conduite finissent par s'inquiéter de leur succès. La bourgeoisie a soutenu l'émergence d'une démocratie en s'alliant avec le prolétariat socialiste. Mais la crainte du désordre a déterminé l'ascension de Bonaparte, relayée par ses promesses démagogiques, comme la disparition de la pauvreté". Et il poursuit : "En faisant passer son coup d'Etat pour une révolution, Bonaparte présente un double visage : "socialiste" en surface, dans la mesure où il promet de sauver les plus pauvres, autoritaire en profondeur, car il ne s'appuie sur aucune légitimité réelle".

 

Le système de Louis-Napoléon a été défini comme un "césarisme démocratique". Le chef et le peuple dialoguent par-dessus tous les pouvoirs intermédiaires. Le 15 janvier 1852 est publiée la nouvelle  constitution (pouvoir exécutif fort et pouvoir législatif réduit à sa plus simple expression ("une cave sans air")). Le 2 décembre 1852 (date ô combien symbolique...) Louis-Napoléon prend le nom de Napoléon III. Les libertés publiques sont suspendues et l'arsenal répressif fonctionne à plein. Le régime de la presse devient policier. Le système des candidatures officielles est généralisé.

Le seul gouvernement qui compte est le gouvernement économique, et la conjoncture internationale étant favorable pendant toutes les années 1850, cela ne manquera pas de porter des fruits.

Au tournant des années 1850/1860, les catholiques intransigeants lâchent Napoléon III à propos de la "question romaine" (le soutien apporté par Napoléon III à l'unité italienne a pour conséquence de sacrifier la puissance temporelle du Pape). Les milieux d'affaires feront de même suite au traité de libre-échange de janvier 1860 et aux accords douaniers qui suivront (ils parlent de "coup d'Etat douanier").  Tout cela conduit l'Empereur à rechercher davantage l'appui populaire ou libéral. Il décide des mesures de libéralisation, qui ne vont pas bien loin, mais qui amorcent quand même un mouvement, et qui accroissent surtout la visibilité des mécontents. Aux élections de 1863, les républicains retrouvent des couleurs. L'Empereur intervient également dans le domaine social. La bourgeoisie s'inquiète donc. Ajouté à cela les déconvenues en matière extérieure et les résultats calamiteux des élections de 1869 : le règne va s'achever dans un climat délétère quand même un tant soit peu allégé par le plébiscite de mai 1870 portant sur les mesures libérales prises depuis 1860 (ce qui n'empêche pas le gouvernement d'Emile Ollivier d'être particulièrement conservateur et répressif).

 

IV.7. Les leçons que les républicains retiendront de cette séquence

 

Raymond Huard fait observer dans "La passion de la République" que le début du Second Empire est certainement la période la plus noire pour les républicains. Victor Hugo l'exprime à sa manière à travers les titres qu'il donne à certaines parties des Châtiments : La Société est sauvée, l'Ordre est rétabli, la Religion est glorifiée, l'Autorité est sacrée. Le plébiscite en faveur du passage à l'empire les 21 et 22 novembre 1852 accentue encore la victoire de Louis-Napoléon, qui devient Napoléon III. Pour les républicains, dit encore Raymond Huard, l'époque du Second Empire va être celle des réflexions et des révisions.

 

Sur le suffrage universel - "Ils ne peuvent que constater la formidable mainmise exercée par le pouvoir sur le suffrage : la candidature officielle, les pressions de toute sorte, l'appel au réflexe plébiscitaire permettent au gouvernement impérial d'obtenir sans peine une majorité à l'occasion des plébiscites comme des élections législatives". Ils vont comprendre "que pour être vraiment émancipé, le suffrage doit s'exercer dans des conditions plus rigoureusement définies (découpage honnête des circonscriptions, liberté de la propagande et du vote, neutralité de l'administration)". En outre, "les républicains soulignent encore plus qu'auparavant la nécessité d'instruire le peuple : "Le suffrage universel appelle l'instruction universelle", rappelle Jean Macé...".

Sur le système représentatif - Ils se convainquent que seul ce système, "qui permet d'élire des représentants aux différents niveaux de la vie politique (conseil municipal, conseil général, assemblée nationale), est compatible avec la démocratie". Et ils récusent le plébiscite. "Cette réserve vaudra plus tard, ajoute Huard, pour l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel". Voilà bien une remarque qui nous parle à nous aujourd'hui !

Sur le régime parlementaire - La gauche, qui a gardé en mémoire l'expérience de la monarchie parlementaire (aristocratique, éventuellement corrompue), se méfie du parlementarisme. Mais elle évolue dès 1849, face aux premières conséquences du système présidentiel (le prince Louis-Napoléon Bonaparte est élu Président de la République en décembre 1848), et surtout après, du fait de l'autoritarisme du régime napoléonien.

Sur la laïcité - Les républicains constatent et déplorent "l'emprise croissante de l'Eglise sur la société française à la fin de la Seconde République et au début du Second Empire. Ralliée à Louis-Napoléon après le coup d'Etat, l'Eglise catholique [bénéficie] des faveurs impériales, [accroit] son influence sur l'école grâce à la loi Falloux (1850), tandis que [se multiplient] les congrégations". Une certaine émancipation de l'opinion vis-à-vis de cette tutelle sera rendue possible à partir de 1859, quand les relations entre les catholiques et le gouvernement impérial vont se tendre à cause de l'intervention militaire en Italie. Le fossé se creusera encore en 1864, lors de la parution de l'encyclique Quanta Cura et du Syllabus, deux textes particulièrement conservateurs que républicains et libéraux désapprouvent. L'idée va se répandre que la morale peut être autonome vis-à-vis de la religion.

Sur la question sociale - La montée du mouvement ouvrier (1ère internationale en 1864 ; grèves de la fin de l'Empire) inquiète les républicains. Leur programme de 1869 (programme de Belleville) sera bien moins novateur en matière sociale que celui de 1849. Ils subordonnent la question sociale à celle de la transformation politique, c'est-à-dire l'instauration de la République.

 

Et Raymond Huard de conclure : "À la fin de l'empire, le mouvement républicain a donc mûri les grands thèmes qui feront la force et aussi les limites de l'idéologie républicaine sous la Troisième République : la revendication des libertés fondamentales, la démocratie politique et le parlementarisme, la laïcité de l'école et de l'Etat". Mais pas de démocratie sociale.

 

V. La Commune

 

La guerre franco-prussienne éclate à propos d'une candidature Hohenzollern au trône d'Espagne. Les deux parties voulant la guerre, elles ne feront rien pour l'éviter, et elle aura lieu. Elle tourne rapidement au désastre pour la France (isolement diplomatique, infériorité numérique, logistique et du commandement). Bazaine se laisse enfermer dans Metz avec 200.000 hommes. Napoléon III, marchant à son secours, est battu et fait prisonnier à Sedan le 1er septembre 1870.

 

 L'annonce de la défaite et de la capture de l'Empereur à Sedan provoque la révolution à Paris. Au matin du 4 septembre, la République est proclamée. Un gouvernement de la défense nationale est formé. L'Impératrice Eugénie s'enfuit. L'échec militaire se noue entre septembre 1870 et janvier 1871. S'y ajoutera l'échec politique puisque les élections du 9 février 1871 vont amener une chambre essentiellement vieille France et rurale,  massivement acquise à la paix. Il ne reste plus qu'à conclure la paix, et ce sera le traité de Francfort du 10 mai 1871.

 

À la défaite militaire va s'ajouter la guerre civile.

 

Paris, qui grouille de révolutionnaires de tous acabits, subit les conséquences d'un siège très dur. Elle n'apprécie pas non plus les gesticulations de l'armée prussienne sous ses fenêtres le 26 février. Enfin, les mesures prises par l'Assemblée sont teintées de malveillance à son égard. C'est l'affaire des canons de Montmartre qui, le 18 mars, va mettre le feu aux poudres : Thiers a chargé deux régiments de ligne de mettre ces canons en lieu sûr, mais la foule fraternise avec les soldats, et ceux-ci font défection. Deux généraux sont fusillés. Thiers décide alors l'évacuation de toute la ville.

 

Les élections parisiennes du 26 mars créent la Commune proprement dite. Elle durera deux petits mois, jusqu'à fin mai. Sa principale tâche sera la guerre civile contre l'armée de Versailles, que Thiers avait pu concentrer avec l'autorisation de... Bismarck. Dans ce contexte particulièrement difficile, l'oeuvre politique et sociale de la Commune est loin d'être négligeable :

 

• Séparation de l'Eglise et de l'Etat

• Instruction gratuite, laïque et obligatoire

• Service militaire obligatoire

• Élection des fonctionnaires

• Légitimation des enfants illégitimes

• Limitation des traitements à 500 Francs par mois

• Instauration d'un salaire minimum dans les contrats de travaux publics

• Interdiction du travail de nuit des ouvriers boulangers

• Interdiction des retenues pour amendes sur les traitements et les salaires 

• Transformation des usines abandonnées par leurs propriétaires en coopératives ouvrières

• Adoption du drapeau rouge

 

Mais la Commune est isolée dans une France hostile. Aucune négociation ne pourra être obtenue avec Versailles, qui veut la liquidation du mouvement, et qui l'obtiendra au cours de la "semaine sanglante" du 21-28 mai. 20.000 personnes sont fusillées. Plus de 12.000 déportations sont ensuite prononcées par la justice. Le quart de la population ouvrière de Paris est touché.  Pour les mouvements socialistes français, c'est un coup très dur.

 

L'analyse de Karl Marx

La Commune reste la première grande tentative de "pouvoir prolétarien" dans l'histoire moderne. Elle est très importante aux yeux de Marx parce qu'elle a été la première manifestation révolutionnaire de ce qui est pour lui le principe fondateur du mouvement ouvrier et socialiste moderne, à savoir que "l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes". Elle a été "le gouvernement de la classe ouvrière", "un gouvernement du peuple par le peuple". Cette signification politique est au moins aussi importante, selon lui, que la législation sociale de la Commune. Pour la première fois, de "simples ouvriers (...) osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs <supérieurs naturels>, les possédants". Michael Lowy souligne que Marx parle d'ouvriers et aussi de peuple car il est "conscient que la Commune n'est pas seulement l'œuvre de la classe prolétarienne au sens strict, mais aussi de secteurs des classes moyennes appauvries, des intellectuels, des femmes de diverses couches sociales, d'étudiants et de soldats, tous unis autour du drapeau rouge et du rêve d'une République sociale". Marx insiste aussi sur le caractère internationaliste de la Commune, qui fait appel à des combattants de toutes les nations, et pour le soutien de laquelle des meetings seront organisés dans plusieurs villes allemandes.

 

Si la Commune a encore une actualité pour nous aujourd'hui, résume Michael Lowy, c'est donc pour cinq raisons :

• Elle était un mouvement d'auto-émancipation, d'auto-organisation, d'initiative par en bas.

• Elle a été un mouvement pluraliste et unitaire.

• Ce fut un mouvement authentiquement internationaliste.

• Il a été marqué par une participation active et combattante des femmes.

• Et il avait une dynamique anticapitaliste radicale.

 

De la Commune il reste aussi une légende, ce qui n'est pas rien, tant il est vrai - comme le dit encore Michael Lowy - que "sans mémoire du passé et de ses luttes il n'y a pas de combat pour l'utopie de l'avenir" :

• Les chants des communards : Le temps des cerises de Jean-Baptiste Clément, L'internationale de Pottier (écrite durant la semaine sanglante) ;

• Un lieu de mémoire : le Mur des Fédérés (cimetière du Père Lachaise) ;

• Une expérience de socialisme municipal.

 

Pour le mouvement républicain, enfin, la Commune aura eu des conséquences inattendues : en brisant l'insurrection des socialistes et des radicaux de Paris, la République de fait que dirige Thiers a démontré que le régime républicain pouvait être un régime d'ordre qui n'avait rien à voir avec les "rouges". Qu'il y ait là quelque chose de propre à renforcer l'impact de l'idée républicaine, c'est ce que semblent suggérer les résultats des élections partielles du 2 juillet 1871 où sur 114 élus 99 furent des républicains.

 

VI. De la République des Ducs à la République souveraine

 

Pour autant, vu la composition globale de l'Assemblée, après les élections partielles, une restauration monarchique eut été pensable. Mais la République sortait tout de même consolidée des élections de juillet 1871, d'une part, et, d'autre part, légitimistes et orléanistes n'étaient pas d'accord sur la personne du souverain à couronner.

 

1871 et 1872 seront marquées par d'importantes mesures de réorganisation : loi municipale, loi départementale, loi militaire. En même temps, Thiers émet deux grands emprunts pour rembourser la dette de guerre (de sorte qu'en septembre 1873 le dernier soldat allemand quittera le territoire national). Ces succès feront que pour la majorité conservatrice de l'Assemblée il ne sera plus l'homme indispensable. Il chute le 24 mai 1873 et est remplacé par Mac Mahon, duc de Magenta, de tendance monarchiste, qui choisit le duc de Broglie comme chef du gouvernement. Commence alors la période dite de la République des Ducs, ou encore de l' "ordre moral", marquée par une impressionnante vague cléricale.

 

C'est l'époque où le pape Pie IX, après le Syllabus (1864), la proclamation de l'infaillibilité pontificale et l'entrée des troupes italiennes dans Rome, dénonce plus que jamais le monde moderne et encourage toutes les réactions.

La construction de la basilique du Sacré Cœur de Montmartre est décidée. On met des entraves aux enterrements civils. La commémoration du 14 juillet est interdite. Également celles du 21 septembre 1792 et du 4 septembre 1870.

 

Mais la restauration échouera en raison de l'opposition de Bismarck (une France monarchiste, pense-t-il, serait peut-être moins isolée et plus belliqueuse) et pour la question du drapeau (le comte de Chambord ne voulant pas renoncer au drapeau blanc). La coalition des droites va bientôt éclater. Le duc de Broglie chute en mai 1874. 

 

À cette époque, l'opinion évolue. Les républicains (surtout les radicaux) progressent. Les années 1874-1875 vont voir le rapprochement des centres droit (orléaniste) et gauche (libéral) d'où sortiront (par la grâce de l'amendement Wallon) les lois constitutionnelles de la IIIè République de 1875.

 

Ces lois constitutionnelles constituent un compromis puisqu'elles sont ainsi faites qu'elles peuvent aussi bien évoluer vers une république que vers une monarchie constitutionnelle.

 

On y trouve, en effet, à côté de la Chambre des députés élue au suffrage universel et qui représente la face démocratique des institutions, deux organes qui apparaissent comme préfigurant une future monarchie : la présidence de la République et le Sénat.

Élu pour sept ans par les députés et sénateurs réunis en congrès, le président de la République dispose de pouvoirs considérables. Quant au Sénat, non issu du suffrage universel, c'est un organe de caractère monarchique et conservateur conçu pour servir d'appui à un éventuel futur souverain. 

 

Les élections du printemps 1876 donnèrent la victoire aux républicains. Mais le Sénat gardait une majorité conservatrice, et le Président de la République était monarchiste. Mac Mahon provoque de nouvelles élections en 1877, qui reconduisent une majorité républicaine, juste un peu amoindrie. Compte tenu des conditions dans lesquelles elle est intervenue, cette victoire des républicains va avoir d'incalculables conséquences sur l'évolution des institutions dans la mesure où elle aboutit à modifier l'équilibre des pouvoirs tel que l'avait fixé la constitution de 1875 : désormais la prépondérance absolue du Parlement dans les institutions n'est plus contestée.

Chacun, après ces nouvelles élections de 1877, savait à quoi s'en tenir parce que Gambetta, qui avait conduit pour les républicains la campagne électorale, avait prononcé cet avertissement resté célèbre : "quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, il faudra se soumettre ou se démettre". Mac Mahon va se soumettre. Dans le message qu'il adresse à la nouvelle Chambre il déclare : "La constitution de 1875 a fondé une République parlementaire en établissant mon irresponsabilité tandis qu'elle a institué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres".

1878 est une année calme. C'est en 1879 que les choses basculent enfin franchement du côté républicain :

• En janvier, le Sénat bascule du côté républicain

• Fin janvier, Mac Mahon démissionne et Jules Grévy lui succède. En prenant ses fonctions, il s'engage à ne jamais entrer en conflit avec la majorité de la Chambre, c'est-à-dire à lui laisser l'initiative politique. Il admet donc que la Chambre inspire la politique gouvernementale : c'est la "Constitution Grévy". Dans la culture politique des républicains, République et parlementarisme deviennent désormais synonymes.

• Gambetta prend la présidence de la Chambre

 

Conclusion

 

Nous venons de parcourir 65 ans de l'histoire de France, de 1815 à 1879. À présent, la République est souveraine, pour reprendre la formule de René Rémond, mais le chemin pour en arriver là a été semé d'embûches. Au cours de ces 65 années, en effet, les acquis et les idéaux révolutionnaires ont été  constamment comprimés, combattus, niés, aussi bien par le camp monarchiste que par la grande bourgeoisie.

 

La plupart des monarchistes rêvaient d'une restauration de l'Ancien Régime. Seule une fraction d'entre eux, plus réaliste, convenait qu'il était bien improbable que soit tiré un trait sur la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ou bien sur le Code civil. Elle se rendait compte que la masse énorme des paysans ne l'aurait pas accepté. Elle voyait bien aussi, et peut-être surtout, que la grande bourgeoisie, principale bénéficiaire du nouveau cours des choses,  ne l'aurait pas laissé faire.

La grande bourgeoisie, quant à elle, s'en tenait à la déclaration de Napoléon Ier : "La Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée". De la Révolution, elle retenait essentiellement les nouvelles libertés civiles et politiques (mais très sérieusement écornées, notamment en ce qui concerne le suffrage universel), et rejetait l'idée de droits sociaux nouveaux. Le fait est que le XIXè siècle a été marqué par une exploitation forcenée des travailleurs.

 

Ces deux classes avaient donc des intérêts partiellement convergents. C'est ce qui explique que la Restauration et la monarchie de Juillet aient pu exister : ces régimes monarchiques, qui avaient fait leur deuil d'un retour pur et simple à l'Ancien Régime, mais qui, cependant, contenaient les droits civils et politiques nouveaux dans des limites étroites, et qui, surtout, menaient la vie dure aux travailleurs, étaient de formidables "faux nez" de la grande bourgeoisie. Aussi, celle-ci accepta de les laisser gouverner pendant plus de trente ans, étant entendu que c'était bien elle - la grande bourgeoisie - qui exerçait l'hégémonie réelle sur la société. Le camp monarchiste gouvernait, la grande bourgeoisie dirigeait.

 

Le second Empire va donner à ce processus une forme stable, forte et achevée (quoique la connivence entre le régime et la grande bourgeoisie s'est distendue à partir du moment ou celui-ci à pris un tour trop autoritaire).

 

Le mouvement ouvrier, pendant ces 65 ans, s'est cherché, a le plus souvent été morcelé, a hésité sur ses modalités d'action, mais a fini par se donner quelques premières idées directrices. Il a fait ses armes au jour le jour, mais aussi lors de luttes mémorables : les Trois glorieuses, la révolte des Canuts, 1848, la Commune. Autant de fulgurances qui ont contribué à forger une expérience et aussi à dessiner une mémoire et une légende  à partir desquelles - nous allons le voir les mois prochains - d'autres luttes et d'autres assauts seront possibles.

 

En attendant, les années qui suivent la défaite de la Commune, que nous venons de parcourir très rapidement, et qui voient donc la consolidation de la République conservatrice, représentent une période de basses eaux pour les espoirs révolutionnaires, -et cela dans toute l'Europe. L'Internationale vole en éclats, et, -à sa place, -se créent partout des partis ouvriers, bien différents les uns des autres, mais tous bien éloignés de l'inspiration du Manifeste communiste et du Capital. Comment en irait-il autrement, d'ailleurs, dans la mesure où la théorie de Marx et Engels est encore très peu connue. Songeons, par exemple, que ce n'est qu'en 1878, avec l'Anti-Dühring, qu'Engels en proposera un exposé assimilable par les non-initiés. Mais le mouvement ouvrier va se refaire, c'est ce que nous verrons le mois prochain.

 

 

IIè partie : 1879-1920

 

 

Introduction

 

 

Après avoir effectué un premier (sur)vol de 64 ans (1815-1879), nous allons en effectuer un deuxième de 41 ans : 1879-1920. Chacune de ces périodes a son unité. Pour la première, on l'a vu, l'unité vient de la remise en cause persévérante des acquis de la Révolution française. Pour la deuxième période, au contraire, on va le voir, l'unité vient de la stabilité des cadres institutionnels (stabilité institutionnelle), de leur résistance aux assauts dont ils vont faire l'objet, et de la mise en œuvre dans la durée du programme républicain.

 

En 1879, les républicains sont aux commandes. La République est républicaine, elle est souveraine. La mise en œuvre du programme révolutionnaire peut enfin commencer. Mais ces quarante années ne vont pas être un long fleuve tranquille. On pense, bien sûr, à la terrible boucherie de la Grande Guerre (1.400.000 morts). Mais, avant cela, la IIIè République aura dû surmonter plusieurs épreuves : elle va être attaquée sur sa droite (qui conteste le régime) et sur sa gauche (qui réclame des droits sociaux). À partir de 1905, ayant réalisé l'essentiel de son programme, la IIIè République - triomphante - va perdre du ressort et le débat sur les droits sociaux va prendre de l'ampleur. Il sera interrompu par la Grande Guerre, mais il reprendra de plus belle après elle.

 

 

Deux sections :    I.1. La République contestée sur sa droite    I.2. La République contestée sur sa gauche

 

I. La République contestée...

 

I.1. La République contestée sur sa droite

 

Deux points : a) Le boulangisme    b) L'Affaire Dreyfus

 

c) Le Boulangisme

La crise boulangiste est la première épreuve du régime. Elle survient alors que les élections d'octobre 1885 ont été mauvaises pour les républicains. Le mécontentement de l'opinion publique est dû à la crise économique, aux expéditions coloniales et aussi à la corruption. L'antiparlementarisme est fort. Les ouvriers se détournent de la République parlementaire, socialement conservatrice, et vont placer ailleurs leurs espérances. Le sentiment que la République est hors d'état de préparer la revanche, -alors que c'est ce que l'opinion attendait d'elle, -est particulièrement douloureux aux nationalistes. C'est dans ce contexte que, début 1886, le général Boulanger devient ministre de la guerre dans le troisième gouvernement Freycinet. Trois mois après, il est l'homme le plus célèbre de France.

 

Le général Boulanger sait "gérer sa communication". Il relève de son commandement un général royaliste, le duc d'Aumale, et refuse que l'armée intervienne à Decazeville contre les mineurs en grève. Il prend des mesures pour améliorer la vie quotidienne des soldats et sous-officiers (autorisation du port de la barbe, généralisation de l'usage des assiettes...). Il prépare une réforme du service militaire qui le rend obligatoire pour tous pendant trois ans. Il fait aussi peindre les guérites en tricolore.

 

Le 14 juillet 1887, il est acclamé lors du passage des troupes en revue, éclipsant le président de la République, Jules Grévy.

 

Toute une campagne se développe dans la presse autour de Boulanger et de l'idée de revanche.

 

La popularité de Boulanger atteint son sommet après l'affaire "Schnaebelé", une sombre histoire de commissaire de police français arrêté en Allemagne, le 20 avril 1887, soit disant pour espionnage. L'incident diplomatique sera clos dix jours plus tard, mais, ainsi que le dira Maurice Barrès, "un frisson [avait traversé] le pays". Ces dix jours de fièvre servirent la popularité de Boulanger, à la fermeté de qui l'on attribua la libération de Schnaebelé. Le général apparaissait comme le champion de la dignité française et de la revanche. Le boulangisme était né dans l'opinion.

 

Cela détermine Jules Grévy à se débarrasser de lui. Il sera exclu du gouvernement Rouvier, qui succède fin mai 1887 à celui de Goblet, et se verra confier le commandement du 13è corps à Clermont-Ferrand.

 

Les choses auraient pu en rester là, mais la démission de Grévy, compromis dans le "scandale des décorations", provoque l'élection d'un nouveau président (Sadi Carnot), à l'occasion de laquelle se forme une nouvelle coalition de radicaux, boulangistes et socialistes. C'est cette même coalition qui va ébranler la République en 1888 et 1889 sous le vocable de "parti national".

 

Son credo : l'aspiration à la revanche, l'exaltation de la nation trahie par la bourgeoisie opportuniste. Face aux partis qui divisent, la patrie fait l'unité. À cette fièvre nationaliste, se mêle le sentiment que la France est malade et décadente : pour sauver la patrie, il faut réviser le régime parlementaire. Enfin, le boulangisme est inséparable d'une protestation romantique contre l'ordre établi, contre un régime installé.

 

La carrière ministérielle de Boulanger dure moins d'un an et demi, suffisamment, toutefois, pour lui apporter la célébrité. Il souhaitait vivement rester au gouvernement, mais sa soudaine célébrité gêne, et il est éconduit. Boulanger se tourne alors vers les leaders de la droite monarchiste, ce qui détermine Sadi Carnot à lui retirer son emploi de chef de corps puis à le mettre à la retraite. Mais cette décision le rend éligible. Il se présente à une série d'élections partielles, en 1888, et est élu dans plusieurs départements (en Dordogne, dans le Nord, dans la Somme, en Charente inférieure), à chaque fois grâce à l'absence de candidat monarchiste. Boulanger, -qui montre une façade républicaine, -est en fait discrètement soutenu financièrement par le Comte de Paris, les chefs bonapartistes et la ligue des Patriotes. 

 

Finalement, en janvier 1889, il est élu à Paris. Ses amis le pressent alors de marcher sur l'Elysée, mais le général ne veut pas perpétrer un nouveau "2 décembre". Il pense que les élections générales de 1889 lui apporteront le succès.

 

C'est compter sans le gouvernement, qui va tout faire pour contrecarrer les plans du général.

 

Le pouvoir rétablit  le scrutin uninominal, interdit les candidatures multiples et dissout la Ligue des Patriotes. Les membres de celle-ci sont poursuivis pour délit de société secrète.

 

L'isolement du général s'accroît. Il s'enfuit à Bruxelles le 1er avril. Il est condamné à la déportation par la Haute Cour le 14 août, ce qui le rend inéligible.

 

Les résultats des boulangistes aux élections cantonales de juillet ne sont pas convaincants, et ils ne sont pas meilleurs aux élections générales de septembre-octobre.

 

Vaincu, Boulanger va se suicider.

 

Le boulangisme - c'est une évidence - est l'expression de la déception populaire devant la république opportuniste. Il s'inscrit dans la lignée des tentatives bonapartistes qui ressurgissent chaque fois que le mécontentement comporte une dimension cocardière et antiparlementaire. C'est avec l'aventure boulangiste que le nationalisme français passe de la gauche à la droite, se teintant fortement d'antiparlementarisme et de militarisme. D'autre part, l'électorat populaire, qui s'est détourné des républicains modérés ou des radicaux antiboulangistes, va grossir les rangs socialistes où, d'ailleurs, il retrouve certains chefs du "parti national". La crise boulangiste favorise donc l'essor du socialisme. Le régime républicain, lui, a tenu bon, grâce, notamment, à la convergence des différentes sensibilités républicaines pour faire barrage au général.

 

Le boulangisme fait deux autres victimes :

• Les monarchistes : leur engagement derrière Boulanger s'est su, et a ravivé dans l'opinion le souvenir de la Restauration et de la monarchie de Juillet.

• L'institution militaire ; c'est un de ses généraux qui a mis en question le régime parlementaire. Cela restera dans la mémoire républicaine.

 

À peine le boulangisme retombé, le système parlementaire est de nouveau sur la sellette en 1892 avec le scandale de Panama.

 

La compagnie du canal de Panama, créée en 1879, avait besoin de procéder à des emprunts. Une loi était nécessaire pour cela, qui sera  votée en 1888. En 1889, la compagnie fait faillite. En 1892, on apprend que ses capitaux ont été utilisés pour corrompre des journalistes et des parlementaires.

 

L'affaire va entraîner le départ de la scène politique d'un certain nombre de républicains modérés, et un certain renouvellement du personnel politique. Poincaré émerge à ce moment-là.

 

Tout de suite après cette affaire, les années 1892-1894 voient se succéder une série d'attentats anarchistes meurtriers. Je vais en parler dans un moment.

 

L'autre grand épisode de contestation de la IIIè République sur sa droite, -épisode aux nombreuses conséquences, -est l'affaire Dreyfus.

 

b) L'affaire Dreyfus

Elle démarre dans un contexte d'antisémitisme et d'espionnite aigus. En 1886, Drumont a publié La France juive, qui rencontre un très très grand succès. Le même Drumont lance en 1892 La Libre Parole, "journal le plus antijuif de France".

 

En septembre 1894, le contre-espionnage français découvre par un bordereau trouvé dans une poubelle de l'état-major que des secrets militaires ont été livrés à l'Allemagne. Les soupçons se portent rapidement sur le capitaine Alfred Dreyfus. Il est réfugié d'Alsace donc... germanophone, et juif donc... traître. Le 22 décembre, le conseil de guerre le condamne à la dégradation et à la déportation à perpétuité.

 

À ce stade, tout le monde croit le capitaine coupable. Mais sa famille va réussir à ouvrir une brèche dans ce mur de certitudes. Ayant appris qu'un dossier secret a été communiqué aux juges lors du conseil de guerre de 1894, elle demande la révision du procès. En 1896, elle reçoit le renfort du nouveau chef du service de contre-espionnage, le lieutenant-colonel Picquart, puis celle d'un banquier, qui a reconnu l'écriture d'un de ses clients dans celle du bordereau.

 

En novembre 1897, le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, demande la révision du procès. L'affaire proprement dite commence alors. Le 13 janvier 1898, Émile Zola publie "J'accuse" dans l'Aurore. Les passions se déchaînent. Nombre d'intellectuels se rallient à la révision. La Ligue des droits de l'homme est fondée en 1898.  Les termes du débat sont posés : vérité vs autorité, justice vs raison dEtat, raison vs préjugé.

 

En juillet 1898, le ministre de la guerre produit à l'Assemblée une pièce du "dossier secret" qui accable Dreyfus, mais il s'avère rapidement que c'est un faux. Son auteur, écroué, est retrouvé mort en prison. Pour les dreyfusards c'est l'aveu de la forfaiture.

 

L'épouse de Dreyfus, qui a présenté un recours en cassation, obtient satisfaction et un nouveau conseil conseil de guerre se tient à Rennes en août-septembre 1899. L'état-major obtient une seconde condamnation, assortie de délirantes "circonstances atténuantes" qui n'ont pour objet que de réduire la peine à dix ans, et d'ouvrir la voie à la grâce présidentielle, accordée dès le 19 septembre 1899. Dreyfus est libéré et les passions retombent.

 

Il faudra attendre 1906 pour que le capitaine soit pleinement réhabilité et décoré de la Légion d'honneur.

 

Les conséquences de l'affaire vont être très importantes :

• Elle a relancé l'anticléricalisme parce que la plupart des catholiques militants ont été antidreyfusards. La question religieuse restera au cœur de l'actualité politique française jusqu'à  la loi de séparation de 1905, qui est très largement une conséquence de 1898.

• L'affaire a favorisé la résurgence des ligues qu'on avait vu prendre forme pendant le boulangisme. Droite protestataire ou révolutionnaire, néo-nationaliste, droite des villes, de boutiquiers antisémites, de littérateurs et d'étudiants royalistes, violents en paroles, acquis à la force, soucieux d'autorité. Les municipales de 1900 verront leur déroute électorale. Encore quelques années et ils se rallieront à la droite parlementaire.

• Les "progressistes" (ex-"opportunistes"), qui ont manifesté beaucoup de mauvaise volonté et de force d'inertie pendant l'affaire, doivent passer la main à ceux qui vont jouer désormais un rôle majeur, les radicaux. Ceux-ci sortiront victorieux des élections de 1899 et 1902.

• L'extrême gauche a contribué à sauver la République du danger nationaliste en ne jouant pas la politique du pire devant le danger ligueur. Jaurès déclare ainsi pendant l'affaire : "nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l'humanité". Elle débarrasse sa doctrine de ses dernières scories antisémites.

 

Retenons du boulangisme et de l'affaire Dreyfus que dans les deux cas la République a tenu bon. Dans un cas comme dans l'autre, les tendances politiques ont su taire leurs différences et s'unir pour faire triompher les institutions, la démocratie, la justice. Compte tenu de l'attitude de l'Eglise et des catholiques, l'anticléricalisme en sort revigoré. Le radicalisme (assagi, plus au centre) est arrivé sur le devant de la scène. Les socialistes se sont renforcés.

 

 

I.2. La République contestée sur sa gauche

 

La IIIè République a subi les assauts de la droite qui contestait son régime, mais aussi les critiques de la gauche qui réclamait des lois sociales.

 

Trois points : a) Le développement des forces productives et le monde ouvrier    b) L'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme    c) Le socialisme

 

a) Développement des forces productives et monde ouvrier

Les années 1879-1920 correspondent à une période de déclin relatif pour le capitalisme français. Pour en donner une idée générale, on peut déjà indiquer qu'alors qu'en 1871 la France occupe le deuxième rang dans l'économie mondiale après la Grande Bretagne, -loin devant l'Allemagne et les États-Unis, -en 1914 elle n'est plus qu'au quatrième rang. Ce sont les États-Unis qui caracolent maintenant en tête. La Grande Bretagne est deuxième, et l'Allemagne troisième. Ce déclin s'est produit en dépit de l'expansion coloniale, et en dépit de l'abondance des capitaux français. La 1ère Guerre Mondiale ne fera qu'aggraver ce déclin.

L'économie française connaît quand même une certaine croissance pendant cette période,  mais nettement moindre que les autres grandes puissances mondiales.

 

Plusieurs causes peuvent être avancées :

• La faiblesse de l'accroissement démographique ne dynamise pas le marché intérieur ;

• Le poids du monde rural est encore très élevé ;

• Le capitalisme français est moins concentré que celui des autres grands pays ;

• Et il privilégie nettement l'exportation des capitaux de par le monde au détriment des investissements productifs, et notamment en métropole ;

• Ces quatre éléments conjuguent leurs effets pour expliquer le retard dans la modernisation de l'économie nationale.

 

La persistance d'une extrême diversité des structures industrielles engendre une classe ouvrière très hétérogène, aux mentalités fort variées, où les éléments de différenciation abondent :

• Le rôle du type d'entreprise : travail à domicile, dans les ateliers artisanaux ou petites entreprises, dans les "bagnes" textiles, dans les mines...

• Le rôle de la qualification et du salaire : être OHQ de la métallurgie ou de l'imprimerie, fier de sa maitrise technique, ou être OS du textile soumis à l'incertitude du lendemain...

• Le poids de l'ancienneté des industries : industries anciennes comme le textile ou la métallurgie, aux traditions d'organisation et de lutte, ou industries récentes comme la chimie qui se révèlent être de vraies terres de mission pour les syndicats...

• Le poids de l'habitat : être ouvrier dans une grande ville ou dans une modeste bourgade ce n'est pas la même chose...

Tout cela fait que les ouvriers sont placés dans des situations très différentes. Leur rapport au travail est très diversifié ; ils ne perçoivent pas de la même manière l'exploitation capitaliste, et ne peuvent donc accéder au même niveau de conscience de classe.

 

L'ensemble de ces éléments explique un des traits du mouvement ouvrier français sur lequel j'aurai l'occasion de revenir dans un instant : son émiettement. À la différence de la plupart des autres pays, le socialisme n'a pas donné naissance en France à un grand parti.

 

Il faut dire que les conditions mêmes de la vie politique française sous la IIIè République ne sont pas étrangères à cet état de fait puisque la République parlementaire, avec ses libertés, favorise la dispersion socialiste. Il en va tout autrement sous le régime répressif de Bismarck en Allemagne, qui porte les ouvriers à s'unifier, à se doter d'une structure et d'une discipline rigoureuses.

 

b) Anarchisme et anarcho-syndicalisme

L'opposition de gauche à la République parlementaire s'est exprimée tout d'abord à travers le syndicalisme révolutionnaire.

 

De nombreuses grèves ont lieu en 1871, après la Commune, et en 1872. Leur nombre baisse de 1873 à 1877 sous l'effet de la crise et de la répression. Il existe à cette époque une centaine de chambres syndicales à Paris.

 

Waldeck Rousseau a bien essayé, par une loi de 1884, de favoriser l'essor de syndicats professionnels qui aient "exclusivement pour objet l'étude de la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles", mais son initiative a suscité la méfiance, et en 1891 le nombre de syndiqués demeure dérisoire.

 

Les bourses du travail vont se développer à partir de 1887 grâce à la mise à disposition de locaux par des municipalités. Ce sont à la fois des bureaux de placement, les sièges des unions locales des syndicats, des lieux de réunion et de documentation. Les bourses du travail vont vite devenir les bastions de l'indépendance syndicale.

 

Le syndicalisme révolutionnaire (anarcho-syndicalisme) naît dans les dernières années du siècle de la fusion entre le mouvement anarchiste et la pratique syndicale. À partir de 1892, le mouvement anarchiste se lance dans une vague d'attentats destinés à briser par la violence la République bourgeoise ("propagande par le fait").

 

Les anarchistes, qui se réclament tous de Proudhon, considèrent que la source de tous les maux est l'Etat ; que le parlementarisme, le réformisme sont des duperies ; que toutes les autorités sont des complices de l'Etat. Ils ne croient qu'à la grève générale révolutionnaire et à la "propagande par le fait" (attentat).Pourchassés par la police, les anarchistes se réfugient dans les syndicats pour échapper à la répression et pour toucher les masses ouvrières qui leur sont nécessaires pour atteindre leurs objectifs.

 

Notons au passage que les attentats anarchistes vont donner l'occasion aux républicains de faire voter en 1893-1894 des lois qui limitent la liberté de la presse et interdisent la propagande anarchiste : les "lois scélérates".

 

Les anarchistes vont découvrir dans le syndicalisme l'organisation la plus propre à réaliser la société de leurs rêves. Les anarchistes vont proposer aux syndicats une pratique d'action directe destinée à abattre la société bourgeoise par la grève générale révolutionnaire. La société future visée doit être constituée de petites cellules de production dont le syndicat offre déjà le modèle, cellules échangeant leurs produits dans les Bourses du Travail. Ce sont ces idées qui s'imposent peu à peu au mouvement syndical (on va parler d'anarcho-syndicalisme) et que la CGT, qui est née en 1895, adoptera solennellement en 1906 dans la Charte d'Amiens. C'est ainsi que de 1906 à 1910, la France connaît une série de grèves brutales conduites par les syndicalistes révolutionnaires et qui sont autant de tentatives pour préparer le "Grand Soir" de la Révolution. Elles donnent lieu à des incidents violents, à des heurts avec la police au cours desquels on relève des morts et des blessés : grève des fonctionnaires qui réclament le droit syndical, grève des ouvriers des carrières de Draveil (trois morts), grève des cheminots de Villeneuve-Saint-Georges, grève générale des chemins de fer en octobre 1909. Mais le mouvement échoue : le gouvernement n'hésite pas à réprimer énergiquement l'agitation en dépit de l'indignation des socialistes, et surtout, le syndicalisme révolutionnaire n'entraîne qu'une minorité d'ouvriers. La grande majorité demeure attachée au syndicalisme réformiste qui s'accommode des promesses de promotion sociale de la République. 

 

L'anarcho-syndicalisme correspond à un double refus : celui du collectivisme et celui du réformisme.

 

Après 1910, la vague de grèves s'apaise. En 1911, Léon Jouhaux arrive au secrétariat général de la CGT, et fait prévaloir une orientation plus prudente.

 

c) Le socialisme

Au lendemain de la Commune, le socialisme français est, pour ainsi dire, moribond. Il ne va renaître de ses cendres que progressivement.

 

À partir de 1873, des intellectuels se réunissent au Café Soufflet, à Paris. En 1876, ils vont recevoir le renfort de Jules Guesde, de retour en France, -et bientôt converti au marxisme. Il publie un hebdomadaire, L'Égalité, "Le premier journal marxiste français".

 

Trois congrès ouvriers se tiennent en 1876, 1878 et 1879. Ce dernier est un tournant puisque les marxistes y sont majoritaires. Le congrès décide de créer une "Fédération des travailleurs socialistes de France". Les divergences d'analyse ne manquent pas ; tout le monde ne donne pas exactement le même sens aux mots, mais on avance.

 

En mai 1880, Jules Guesde et Paul Lafargue se rendent à Londres pour soumettre à Marx  un programme électoral des travailleurs socialistes dont Marx lui-même rédigea les considérants.

"Considérant,

"Que l'émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe et de race

"Que les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production (terres, usines, navires, banques, crédit, etc.)

"Qu'il n'y a que deux formes sous lesquelles les moyens de production peuvent leur appartenir : 1° la forme individuelle qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrès industriel ; 2° la forme collective dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la société collectiviste,

"Considérant,

"Que cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive, ou prolétariat, organisée en parti politique distinct

"Qu'une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel transformé ainsi d'instrument de duperie qu'il a été jusqu'ici en instrument d'émancipation,

"Les travailleurs socialistes français en donnant pour but à leurs efforts l'expropriation politique et économique de la classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production ont décidé comme moyen d'organisation et de lutte d'entrer dans les élections avec les revendications immédiates suivantes..."

 

Le catalogue des revendications politiques et économiques suivait ces considérants.

 

Le programme n'est pas accepté par tout le monde, et il s'en suit des scissions.

 

Aux législatives de 1881, les candidats socialistes obtiennent 65.000 voix. D'autres progrès considérables vont suivre, mais les divisions ne vont pas être en reste.

 

Les blanquistes créent le Comité révolutionnaire central. Les anarchistes quittent la FTS. Les guesdistes, mis en minorité, fondent le Parti ouvrier français en 1882. La FTS adopte une ligne antimarxiste.

 

Dans toute cette période, les œuvres de Marx et Engels restent peu connues.

 

Le Capital a été publié de 1872 à 1875. Paul Lafargue a traduit "Socialisme utopique et socialisme scientifique", tiré de L'Anti-Dühring d'Engels. La fille de Marx, Laura Lafargue, publie une traduction du Manifeste en 1885, et de La guerre civile en France en 1887. Jules Guesde et Paul Lafargue font des conférences dont les textes sont publiés en brochures.

 

L'une des caractéristiques du marxisme français est sa faiblesse théorique, que Marx et Engels ne cesseront de fustiger.

 

Aux élections de 1889, les candidats se réclamant du socialisme obtiennent 1,5% des voix. Cependant, le Parti ouvrier de Jules Guesde progresse dans son implantation.

 

La même année, la 2è Internationale est créée, et elle décide d'organiser une manifestation internationale de lutte pour la réduction à 8 heures de la journée de travail le 1er mai 1890.

 

Le début des années 90 voit une explosion du socialisme français, avec des grèves plus nombreuses, plus offensives et plus organisées.

 

Le 1er mai 1891, l'armée tire sur des manifestants à Fourmies. Il y a 9 tués, dont 8 jeunes de moins de 21 ans. L'opinion est choquée. C'est dans ce contexte que le socialisme progresse dans le pays.

 

C'est à cette époque que le Parti ouvrier, devenu Parti ouvrier français, conquiert des positions nouvelles qui le font passer de la secte au parti. Ernest Labrousse relève : "Le socialisme n'était encore que force idéologique. Le voilà qui devient fait de masse. De facteur incident et éphémère de la vie politique française, il se transforme en facteur constant".

 

51 députés, dans la chambre élue en 1893, se réclament peu ou prou du socialisme. Jean Jaurès en fait partie.

 

Des intellectuels, tel Charles Péguy, se réclament du socialisme.

 

Nouveaux progrès socialistes aux élections municipales de 1896 (Marseille, Lille, Dijon, Limoges, Calais, Toulon, Sète, Roanne, Ivry...).

 

Il y a donc à la fois un socialisme parlementaire et un socialisme municipal.

 

Conséquence : les classes dirigeantes jugent indispensable une politique de défense sociale.

 

Mais, redisons-le, c'était un socialisme faible sur les plans doctrinal et stratégique. La politique politicienne et les questions de personnes occupaient beaucoup de place.

 

Seule exception : Jean Jaurès, socialiste venu du centre gauche, du Ferrysme, qui défend une stratégie d'alliance avec les radicaux et écarte tout processus révolutionnaire fondé sur l'illégalité et la force. Donc, pas de révolution et de dictature du prolétariat, alors que pour Jules Guesde et ses amis la révolution reste bien l'objectif à atteindre, mais ces derniers n'imaginent guère un autre processus révolutionnaire que celui déjà créé par l'histoire.

 

Quelques textes nouveaux de Marx et Engels ont été publiés depuis la fin des années 80 :

• Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, 1891

• L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat d'Engels, 1893

• Misère de la philosophie, 1896

• Critique de l'économie politique, 1899

• Les luttes de classes en France, 1900

• La Commune de Paris, 1901

• Ainsi que des articles de Marx et Engels dans les revues socialistes et dans les journaux

 

Le tirage de tout cela restait très modeste, et surtout il y avait peu de travaux originaux de marxistes français.

 

La faiblesse du marxisme français tend à le transformer en un économisme vulgaire, utile pour dénoncer les méfaits du capitalisme, mais muet sur les problèmes de l'Etat et sur toutes les questions relatives aux superstructures.

 

L'autre problème du socialisme français est son éparpillement. Au début du XXè siècle, il n'y a pas moins de cinq formations qui se réclament du socialisme :

• Deux formations révolutionnaires :

• Le Parti ouvrier français de Jules Guesde se réclame d'un marxisme doctrinaire et quelque peu étroit ; c'est le pôle d'attraction/répulsion principal ;

• Les blanquistes, sous la direction d'Edouard Vaillant, s'efforcent d'adapter à la légalité républicaine les conceptions d'action directe insurrectionnelle d'Auguste Blanqui ;

• Trois formations réformistes :

• Les Broussistes ou possibilistes préconisent un "socialisme du possible" reposant sur la théorie des services publics dans le cadre municipal ;

• Les Allemanistes du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire prônent le respect de la spontanéité ouvrière, sont antimilitaristes et antiparlementaires ;

• Les Socialistes indépendants, dominés par les brillantes personnalités d'Alexandre Millerand, Jean Jaurès, René Viviani, Aristide Briand, qui sont partisans d'une présence gouvernementale des socialistes pour améliorer la condition ouvrière.

 

Pour remédier à ce fractionnement, trois congrès des organisations socialistes vont se tenir en 1899, 1900 et 1901, mais ils se solderont par un échec. L'entrée de Millerand dans le gouvernement de Waldeck Rousseau en 1899 (aux côtés du général Galliffet qui dirigea la répression contre la Commune en 1871) joue également un rôle dans la recherche d'une clarification nécessaire. D'un côté, guesdistes et blanquistes créent l'Union socialiste révolutionnaire, qui deviendra rapidement le Parti socialiste de France (PSDF), tandis que les autres groupes socialistes créent le Parti socialiste français (PSF).

 

Le succès électoral ne sera pas au rendez-vous, si bien que les appels à l'unité lancés par l'Internationale socialiste vont être entendus. La question sera amplement débattue au congrès d'Amsterdam de 1904, au cours duquel le choc entre Jaurès et Guesde est rude. Le congrès tranche en faveur de la non-participation aux gouvernements bourgeois, validant donc la position de Guesde, contre Jaurès qui s'incline.

 

Le Parti socialiste SFIO naît en 1905. Mais cette nouvelle unité obtenue aux forceps ne va pas supprimer les courants préexistants : guesdistes, blanquistes, radicaux, pour ne parler que des principaux.

 

Le PS de 1905 s'affirme comme un parti de lutte de classes, mais il est totalement inorganisé dans les entreprises, est strictement séparé de la CGT qui lui est souvent hostile, et c'est surtout par son action parlementaire qu'il apparait. Il n'a pas vraiment de théorie, pas vraiment de stratégie. Les contradictions de la politique socialiste sont nombreuses :

• Sur le colonialisme (que certains membres du parti condamnent et que d'autres soutiennent comme... "colonialisme libérateur") ;

• Sur la question de la paix (qui est ardemment souhaitée, mais à laquelle le parti ne consacre que des motions de congrès ; face à la guerre, le parti sera désarmé, emporté par la vague nationaliste, et il lui faudra des années pour surmonter la faillite de 1914) ;

• Sur les questions intérieures (à propos desquelles le parti n'arrive pas à affirmer son indépendance par rapport aux radicaux-socialistes, et même par rapport aux socialistes parlementaires).

 

C'était une mosaïque d'idéologies, de tendances et d'hommes unis par une même espérance, -celle du socialisme, -et par une même nécessité, -celle du combat quotidien.

 

Les succès électoraux vont, toutefois, être considérables puisque le PS passe de 10% en 1906 à 12% en 1910 et 17% en 1914. Par ailleurs, il dirige de nombreuses municipalités.

 

La théorie marxiste reste toujours aussi peu connue et aussi peu diffusée. L'Humanité est souvent brillant du point de vue littéraire, mais il est très peu inspiré du marxisme. Le journal profite, néanmoins, des progrès du socialisme en général et de la popularité grandissante de son directeur, Jean Jaurès, qui devient le véritable représentant et le porte-parole du socialisme français. En fin de compte, le Parti socialiste des débuts du XXè siècle connaît l'influence déterminante de Jean Jaurès dont la volonté est de trouver une synthèse entre socialisme et République. Il assortit le but lointain que constitue la révolution marxiste d'une tactique à court terme de réformisme dont le but est d'obtenir une amélioration immédiate du sort de la classe ouvrière.

 

 

II. ...mais la République triomphante

 

 

Deux points : II.1. Les réalisations   II.2. Le bilan

 

 

I.1. Les réalisations

 

Les républicains avaient d'abord pris des mesures symboliques : les Chambres quittent Versailles pour Paris, le 14 juillet devient fête nationale et La Marseillaise hymne national. De plus, une amnistie est accordée aux condamnés de la Commune.

 

En 1884, aura lieu une révision constitutionnelle de portée limitée :

• "La forme républicaine du gouvernement ne peut faire l'objet d'une proposition de révision". Cette disposition faisait de la propagande royaliste un acte anticonstitutionnel.

• La candidature à la présidence de la République des membres des familles ayant régné sur la France est interdite

• Les prières publiques lors de la réunion des Chambres sont interdites (mais le Concordat est maintenu)

• La catégorie des sénateurs amovibles est supprimée.

 

C'est plutôt une révision qui sécurise les institutions. Les équilibres institutionnels restent inchangés : c'est le Parlement qui est le cœur de la vie politique, le Président de la République étant cantonné dans un rôle plus discret, et qui va encore aller en s'amenuisant au fil des ans.

 

Dès 1879, les républicains procèdent à une épuration des cadres dirigeants du pays (armée, diplomatie, haute fonction publique) mis en place par les monarchistes ou les bonapartistes.

 

L'action des républicains va s'organiser autour de deux grands axes : les libertés publiques et l'œuvre scolaire.

 

• Les libertés publiques

Elles étaient loin d'être assurées, -même formellement, -en 1879. Et s'il est vrai qu'il ne suffit pas de les organiser juridiquement pour que les libertés existent réellement, il n'en demeure pas moins quelles ne peuvent pas exister vraiment sans être proclamées par le droit.

• 1879 : abrogation de la loi de 1814 interdisant de travailler le dimanche et les jours de fête religieuse.

Loi votée au nom de la liberté, mais qui fleurait bon l'anticléricalisme ! Accessoirement, elle ne déplaisa pas aux patrons...

• 17 juillet 1880 : loi sur les débits de boissons.

On pouvait les ouvrir et les transférer par simple déclaration à la mairie. Disposition plus importante qu'on pourrait le penser dans la mesure où, à l'époque, les cabarets étaient quasiment des contre-églises républicaines.

• 1880 : loi sur la liberté du colportage.

• 30 juin 1881 : loi sur la liberté de réunion.

Il suffisait de déclarer, vingt quatre heures à l'avance, la réunion et le sujet traité (sauf en période électorale, où la déclaration devait être faite deux heures avant la réunion). Chaque réunion doit se dérouler sous la responsabilité d'un président et d'un bureau.

La loi continuait à interdire les clubs politiques, ce qui était un obstacle juridique de taille à la constitution de partis politiques.

Une loi du 28 mars 1907 abrogea l'obligation de la déclaration préalable de façon à permettre la tenue des cérémonies religieuses.

• 29 juillet 1881 : loi sur la liberté de la presse. Sans doute l'épine dorsale des libertés publiques. Elle n'avait jamais existé, sauf de février à juin 1848.

Pour publier un journal, il suffisait de faire une déclaration au parquet, avant la publication du dernier numéro, et d'effectuer le dépôt légal. En même temps, étaient assurées les libertés d'affichage, d'imprimerie, de librairie, de colportage et de vente sur la voie publique. Tous les délits de presse furent transférés aux tribunaux correctionnels composés de juges.

• 1884 : rétablissement du divorce

• 22 mars 1884 : loi Waldeck Rousseau sur les syndicats professionnels. 

Elle abroge la loi Le Chapelier de 1791 qui interdisait les coalitions professionnelles.  La loi venait vingt ans après la reconnaissance du droit de grève, en 1864. Les syndicats peuvent se constituer librement sans autorisation du gouvernement. Ils bénéficient de la personnalité civile qui leur permet de posséder des biens immobiliers et de gérer les fonds recueillis sous forme de cotisations. Les unions de syndicats sont autorisées, ce qui va permettre de fonder des unions interprofessionnelles, et va aboutir à la création de la CGT.

Mais les libertés syndicales ne sont pas étendues aux fonctionnaires. 

• 5 avril 1884 : la loi rend aux conseils municipaux l'élection des maires.

Mais Paris reste administrée par le préfet de la Seine et le préfet de police, et les maires d'arrondissement demeurent nommés par le gouvernement.

• 1884 : le livret ouvrier est rendu facultatif (il sera supprimé en 1890).

• 1892 : loi interdisant le travail des enfants de 12 à 13 ans, et réduisant l'horaire à moins de 10 heures pour les moins de 16 ans (avec plusieurs coupures dans la journée).

• 9 avril 1898 : loi rendant le patron responsable des accidents du travail et prévoyant l'indemnisation du travailleur accidenté.

• 1900 : loi Millerand prévoyant de ramener à 10 heures en 1904 la durée du travail dans les ateliers mixtes.

• 1er juillet 1901 : loi sur la liberté d'association.

Elle fut plus longue à être reconnue par la loi en raison, en particulier, du problème des congrégations religieuses. L'association est définie comme une "convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d'une façon permanente, leurs connaissances ou leurs activités, dans un but autre que de partager des bénéfices". Il suffit que l'association déclare ses statuts à la Préfecture, en déposant deux exemplaires du texte, pour qu'elle soit légale.

Seules les congrégations religieuses ne pouvaient être autorisées que par une loi.

• 1905 : un texte réduit la durée du travail du mineur à 8 heures.

• 9 Décembre 1905 : loi de séparation des Églises et de l'Etat.

La République "ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte". Des associations cultuelles sont prévues pour la gestion des biens de l'Eglise. C'est la fin du Concordat napoléonien, et la fin de l'antique union de l'Eglise de France et du pouvoir temporel. Le régime mis en place est le plus laïc du monde.

• 1906 : généralisation du repos hebdomadaire

• 5 avril 1910 : loi instituant les retraites de vieillesse, financées à parts égales par le salarié et par l'employeur, avec un complément fourni par l'Etat.

 

• L'œuvre scolaire

• 9 août 1879 : loi obligeant chaque département à créer dans un délai de quatre ans une école normale d'institutrices.

67 départements étaient alors dépourvus d'ENF.

• 1880 : laïcisation du Conseil supérieur de l'instruction publique et des conseils académiques ; suppression des jurys mixtes pour les grades universitaires ; création de l'Ecole normale supérieure d'enseignement de Fontenay-aux-Roses afin de former les professeurs des écoles normales de filles.

• 11 décembre 1881 : loi fondatrice de l'enseignement technique

• 21 décembre 1881 : loi Camille Sée créant l'enseignement secondaire des jeunes filles. 

• 16 juin 1881 : loi sur la gratuité de l'enseignement primaire.

• 26 juillet 1881 : loi créant l'école normale supérieure de jeunes filles de Sèvres pour former les professeurs du secondaire féminin.

• 2 août 1881 : décret définissant et organisant les écoles maternelles (salle d'asile).

• 28 mars 1882 : loi sur l'obligation scolaire (de 6 à 13 ans) et sur la laïcisation des programmes et des locaux.

Le catéchisme disparaît des programmes et ne peut plus être enseigné aux enfants qu'à l'extérieur de l'école. Toutefois, le programme d'"instruction morale et civique" comporte un paragraphe sur les devoirs envers Dieu.

 

• 2 novembre 1882 : une circulaire demande qu'on enlève les crucifix dans les locaux neufs ou rénovés.

• 17 novembre 1883 : lettre de Jules Ferry aux instituteurs.

• 1886 : création des cours complémentaires. Trois ans d'études conduisent au Certificat d'études primaires supérieures (CEPS) et au Brevet élémentaire (BE).

• 30 octobre 1886 : loi Goblet sur la laïcisation des personnels des écoles primaires publiques. La loi maintient les EPS.

• Après 1886 : les congréganistes ne peuvent plus devenir instituteurs publics.

• 1892 : création des écoles pratiques de commerce et d'industrie (EPCI).

 

II.2. Le bilan

 

C'est un bilan tout à fait remarquable, -surtout si on tient compte du fait que la IIIè République, comme on vient de le voir, n'a pas du tout été un long fleuve tranquille, -mais c'est un bilan qui fait la part belle à la démocratie politique (droits, instruction...) et au sein duquel la démocratie sociale occupe une très faible place. Ce n'est pas faute, pour le mouvement ouvrier, d'avoir réclamé des lois dans ce domaine, mais les républicains, au mieux, les renvoyaient aux temps où les institutions de la République auraient été consolidées ; au pire, exprimaient sans détour leur hostilité à l'égard de ce type de lois.

 

 

III. Toujours plus de République, mais jusqu'où ? Impatiences, déceptions, radicalisations ; réformistes, révolutionnaires ; le congrès de Tours

 

 

Je vais envisager maintenant les quinze dernières années de la période qui nous occupe aujourd'hui, au terme de laquelle va intervenir la création du PCF. À partir de 1905/1906, la IIIè République entre dans une nouvelle phase. La loi de séparation des Églises et de l'Etat vient d'être votée. Cela a été un grand moment de la vie parlementaire. Cette loi, qui parachève l'œuvre de la IIIè République en ce qui concerne les libertés politiques, doit ouvrir la voie, aux yeux de la gauche, à une autre phase politique, au cours de laquelle l'accent sera mis sur les droits sociaux. Jaurès a très clairement exprimé son impatience à cet égard au cours des débats sur la loi de séparation. Il veut en finir avec les lois relatives aux droits politiques pour passer à autre chose.

 

En effet, si la République est établie, et si elle a beaucoup construit, sur la question sociale les insatisfactions et les attentes restent nombreuses. Et dans la nouvelle République telle qu'elle est devenue, avec les nouveaux droits politiques précisément, -et débarrassée maintenant, qui plus est, de ses ennemis irréductibles, -le débat sur la question des droits sociaux fait rage : toujours plus de République, mais jusqu'où ?

 

Six points : III.1. La lutte contre la poussée révolutionnaire : 1906-1910   III.2. Vers la guerre, l'Union sacrée    III.3. Les crises de 1917    III.4. La révolution bolchévique    III.5. 1918-1920    III.6. La radicalisation du mouvement ouvrier et le congrès de Tours.

 

 

III.1. La lutte contre la poussée révolutionnaire : 1906-1910

 

La gauche, majoritaire depuis le scrutin de 1902, ne cesse de se renforcer jusqu'à la veille de la Guerre, en dépit du fait que la majorité de "Bloc des gauches" se défait en 1905 en liaison avec la formation du PS-SFIO et sa doctrine anti-participationniste.

 

Au même moment, le syndicalisme révolutionnaire l'emporte au sein de la CGT et cela fait naître une vague d'agitation sociale (cf. supra).

 

Dès lors, ce ne sont plus les relations avec l'Eglise qui occupent le devant de la scène, mais la question sociale. Georges Clémenceau, Président du conseil d'octobre 1906 à juillet 1909, va affronter sans discontinuer grèves perlées, grèves partielles, sabotages et débrayages. Le mouvement le plus grave auquel il aura à faire face sera le soulèvement du midi viticole en mai-juin 1907.

 

La surproduction et l'effondrement des cours provoquent une véritable révolte qui aboutit à des affrontements sanglants à Narbonne, Perpignan, Béziers. La sous-préfecture de Narbonne est incendiée. Envoyé pour réprimer la révolte, le 17è de ligne, recruté dans la région, se mutine et prend fait et cause pour les émeutiers. Les populations soulevées dressent des barricades. Clémenceau ne réussit à rétablir la situation qu'en mêlant répression et manœuvres. Il envoie la troupe, fait arrêter quelques-uns des meneurs et discrédite le principal organisateur de l'agitation, Marcelin Albert, avant de prendre des mesures de clémence et des mesures législatives qui permettront de ramener le calme.

 

Face à l'agitation sociale, Clémenceau n'hésite pas à utiliser la force pour combattre le désordre, provoquant dans le monde ouvrier une flambée de haine contre lui. Cela contribue un peu plus à disloquer ce qui reste du bloc des gauches. Les joutes oratoires entre Clémenceau et Jaurès sont homériques. Les socialistes s'éloignent un peu plus de la majorité. Et les radicaux sont inquiets parce que les réformes sociales sont bloquées. Le ministère Clémenceau va finir par chuter en juillet 1909. Il reviendra à Aristide Briand (juillet 1909-février 1911) de venir à bout de la crise sociale.

 

III.2. Vers la guerre, l'Union sacrée

 

A partir de 1911, la situation internationale devient franchement inquiétante.

 

Sur le plan intérieur, Briand engage une politique d'apaisement entre républicains et catholiques, de sorte que son passage au pouvoir marquera la première étape du glissement à droite des dirigeants républicains ; glissement qui va se trouver accentué à partir de 1911 du fait du poids croissant des questions extérieures.

 

La perspective de la guerre, à laquelle s'ajoute le retour des valeurs patriotiques, plonge le socialisme français dans l'embarras.

 

Hostile à la guerre, le Parti socialiste SFIO s'interroge sur les moyens de l'empêcher et trois attitudes se font jour dans ses rangs.

 

Jules Guesde considère pour sa part qu'il est vain de vouloir empêcher la guerre tant que le capitalisme ne sera pas vaincu et il préconise par conséquent l'inaction sur ce point, l'essentiel étant de préparer la révolution.

 

À l'autre extrémité du parti, une aile d'ultra-gauche, antimilitariste et antipatriotique, conduite par Gustave Hervé, propose de répondre à la mobilisation par l'insurrection généralisée.

 

Entre les deux, Jaurès, toujours prodigue en motions de synthèse, préconise d'empêcher la guerre par une action concertée de l'Internationale, mais ses déclarations sont contradictoires sur les moyens d'action à employer si cette tentative échoue.

 

Il est évident à ce moment que toute l'idéologie socialiste se situe dans le cadre d'une République paisible pouvant régler ses problèmes intérieurs sans participer aux affrontements internationaux.

 

Le fossé entre les socialistes et le pouvoir va continuer de se creuser jusqu'à la veille de la Guerre. Même les radicaux vont se raidir. Les élections de 1914 vont voir s'affronter une politique modérée (prudence en matière fiscale + armement, sous la houlette de Louis Barthou et Aristide Briand) et une politique de gauche (impôt sur le revenu + abrogation de la loi de trois ans, sous la houlette de Joseph Caillaux et Jean Jaurès). La gauche l'emporte sans panache fin avril-début mai, sans obtenir la majorité absolue. Raymond Poincaré demande à Alexandre Ribot de constituer un cabinet de centre gauche, mais celui-ci ne se maintient que trois jours au pouvoir, et René Viviani lui succède.

 

La guerre fait déjà rage dans les Balkans. Le gouvernement se demande comment les socialistes vont réagir, eux qui ont fait de la lutte contre la guerre un... cheval de bataille. Même interrogation à propos de la CGT dont l'antipatriotisme et l'antimilitarisme sont des piliers doctrinaux.

 

Questions tellement concrètes qu'une liste des révolutionnaires à mettre immédiatement sous les verrous en cas de conflit à été préparée (le carnet B).

 

Au congrès du Parti socialiste SFIO de la mi-juillet, Jaurès, grâce à son immense talent oratoire, réussit à faire voter une motion qui préconise une grève générale organisée simultanément dans tous les pays belligérants en cas de menace de guerre afin d'imposer aux gouvernements un recours à l'arbitrage. Cette motion doit être proposée au congrès à venir de l'Internationale socialiste. Jaurès précise bien que ce texte ne doit pas être compris comme une volonté de saboter la mobilisation car, si la paix ne pouvait être sauvée, les socialistes feraient leur devoir. Fin juillet, quelques jours avant d'être assassiné, il reconnaît que la France n'a aucune responsabilité dans la crise internationale qui secoue l'Europe. Au même moment, la CGT - après avoir envisagé  des manifestations révolutionnaires - se rallie à l'idée jauressienne d'une pression ouvrière internationale dans le cadre légal. Jaurès est assassiné le 31 juillet. L'échec du pacifisme a un nom.

 

Le 1er août la France décrète la mobilisation générale. Le 3 août, elle constate l'état de guerre avec l'Allemagne.

 

Le 4 août, sur sa tombe, le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux, affirme que, la France ayant été agressée, les ouvriers feront leur devoir pour défendre la patrie des Droits de l'Homme. Tous les dirigeants socialistes et syndicalistes vont se rallier finalement à cette position. Ce faisant, ils tiennent compte de la duplicité des socialistes allemands qui, contrairement à la promesse faite à leurs camarades français, ont voté au Reichstag les crédits de guerre. Ils prennent aussi acte de l'irrésistible courant qui entraîne les masses ouvrières vers la défense nationale.

 

Le 26 août 1914, deux ministres socialistes entrent au gouvernement : Jules Guesde et Marcel Sembat.

 

Et c'est Raymond Poincaré, président de la République, qui lance l'expression d'Union sacrée, qu'il faut comprendre comme trêve du combat politique.

 

Face à l'épreuve de l'entrée en guerre, la profondeur de l'attachement à la patrie aura été plus fort que l'internationalisme. L'intégration de la classe ouvrière à la communauté nationale s'était, en fin de compte, accomplie sans que l'on s'en aperçoive clairement. Il est permis d'y voir les effets de l'éducation familiale prodiguée dès la prime enfance, mais aussi de l'enseignement de l'école primaire. Les français vont partir au combat avec résolution et détermination.

 

Je ne peux pas faire l'histoire de la Grande Guerre aujourd'hui, mais je veux pointer deux questions qui ont directement à voir avec notre sujet : les crises de 1917 et la révolution bolchevique.

 

III.3. Les crises de 1917

 

Au printemps 1917, la vanité des sacrifices consentis pour obtenir la victoire s'impose comme une évidence. Le malaise est grand au sein de l'armée française. Depuis le 4 mai, les refus de monter en ligne se multiplient. En quelques endroits, on brandit le drapeau rouge et on chante l'Internationale. La propagande pacifiste fait des progrès dans l'armée.

 

À l'arrière, la cohésion sociale et morale s'effrite. Dès le début de 1917, des grèves éclatent, dans des maisons de couture d'abord, dans des usines d'armement ensuite, à l'initiative des femmes et des ouvriers non mobilisés. Le gouvernement institue rapidement un salaire minimum et une procédure d'arbitrage, mais cela n'empêchera pas les grèves de reprendre par à-coups, en particulier en mai-juin. Ici ou là, des mots d'ordre pacifistes apparaissent dans les manifestations de rues.

 

Le courant pacifiste emporte le mouvement ouvrier et va conduire les socialistes à rompre l'Union sacrée. Ils poussent l'idée d'une paix blanche, c'est-à-dire sans annexion ni indemnité. Même évolution à la CGT, où  un courant hostile à la guerre et à l'Union sacrée s'organise autour de Pierre Monatte. En décembre 1917, Léon Jouhaux, le secrétaire général de la CGT, prend ses distances avec l'Union sacrée et réclame une conférence internationale ouvrière pour la paix.

 

En juillet 1918, au conseil national de la SFIO, les pacifistes sont majoritaires.

 

La fin du consensus s'explique aussi par le fait que la gauche ne tarde pas à voir un piège dans l'Union sacrée. En effet, ce qui, au départ, devait être une simple trêve du combat politique pendant les quelques semaines que devait durer la guerre, est devenu pour le pouvoir, au fil des mois, un cadre commode pour mettre en avant la patrie, le patriotisme ; pour prôner la mise en sourdine de l'esprit critique ; pour contenir les revendications sociales. Tout cela risquait fort de profiter à la droite et aux nationalistes. Il est d'ailleurs frappant de constater que ces derniers - et Maurice Barrès le premier - s'accommodent à merveille de l'Union sacrée. Il se produit donc un glissement à droite de l'ensemble de la société politique française, qui entraîne la sortie des socialistes et de la CGT de l'Union sacrée.

 

III.4. La révolution bolchévique

 

Et pour couronner le tout, l'année 1917 s'achève par la révolution bolchévique ! La guerre et les défaites avaient entraîné la révolte des nationalités jusque là opprimées par l'impérialisme russe, précipité la désagrégation du régime impérial et la désorganisation de son économie. L'inaction du pouvoir russe face à la misère du peuple ainsi que son autoritarisme face aux troubles sociaux vont conduire à une vague de grèves de plus en plus politisées et pour finir à l'abdication du tsar en février 1917, laissant face à face deux organes de pouvoir :

• le gouvernemental provisoire (dominé par les partis bourgeois)

• et le soviet de Pétrograd dominé par les partis révolutionnaires (Socialistes-Révolutionnaires [SR] et Sociaux-Démocrates [comportant deux branches :  mencheviks et bolcheviks]).

Différentes formules gouvernementales vont être essayées, à l'écart desquelles les bolcheviks vont se tenir, qui ne vont apporter aucune amélioration à la situation, qui vont donc venir à bout de la patience des ouvriers, de sorte que ceux-ci vont finir par se tourner vers les bolcheviks. La révolution bolchévique se produit fin octobre (début novembre pour notre calendrier).

 

La "Révolution d'octobre" va entraîner, dès décembre 1917, l'armistice germano-soviétique de Brest-Litovsk, transformé en traité en mars 1918. Dès lors, l'état-major allemand peut reporter en partie ses efforts sur le front français. Pour ne rien arranger, le front italien s'effondre au même moment (défaite de Caporetto en octobre 1917). L'Amérique est entrée en guerre en avril, mais n'est pas encore à pied d'oeuvre. La guerre paraît plus que jamais sans issue. Le moral du pays est au plus bas.

 

La révolution soviétique venait de poser avec force le problème de la paix et de la guerre dans une Europe épuisée par plus de trois années de combats.

 

III.5. 1918-1920

 

Le bilan de la guerre est très lourd : catastrophe démographique, ruines matérielles, apparition de l'inflation, crise intellectuelle et morale, bouleversement des mentalités. Mais la France entière se berce de l'illusion que "l'Allemagne paiera".

 

Il faut s'occuper dare-dare de la révolution bolchévique. Dès décembre 1918, Clémenceau envoie en Russie méridionale 40.000 hommes qu'appuie la flotte concentrée en mer Noire. L'opération va tourner au fiasco : mutineries parmi les soldats français, fraternisation, révolte de l'escadre de la mer Noire. Bientôt, la protestation gagne les ports de Toulon et Brest. Le gouvernement doit reculer.

 

Aussi bien, d'autres priorités l'attendent. La vie des travailleurs est de plus en plus difficile : le chômage s'étend, la pression sur les salaires s'accentue, la durée du travail augmente. Et à tout cela s'ajoute l'inflation. Les grèves se multiplient (mineurs lorrains, textile, mines, transports, métallurgie). Les revendications sont économiques (salaires, durée du travail), mais il s'y ajoute presque toujours la solidarité à l'égard de la révolution russe.

 

Le gouvernement, qui est inquiet, fait des concessions (les démobilisés reçoivent des primes et sont exonérés d'impôt pour les années passées au front), mais le mouvement s'étend quand même. Le 1er mai 1919 est un succès. Le mouvement grandit encore. Mais il n'a pas de dimension révolutionnaire ; il est dirigé, pour une part, contre les civils, réputés embusqués et profiteurs de guerre ; en outre, les tergiversations de la CGT, qui lance un mot d'ordre de grève générale puis le rapporte, vont désorienter les travailleurs et empêcheront que les grèves convergent en un mouvement d'ensemble.

 

Quoi qu'il en soit, de nombreuses grèves ont été couronnées de succès, et le mouvement ouvrier se renforce. La CGT et la SFIO voient leurs effectifs augmenter. La SFIO passe de 40.000 adhérents en 1917 à 180.000 en 1920. La CGT passe de 400.000 adhérents en 1914 à 1.200.000 en 1919. Elle est devenue une organisation de masse.

 

À ces évolutions quantitatives s'ajoute une mutation qualitative très importante, liée à la création de la IIIè Internationale en mars 1919 à Moscou : à l'opposition traditionnelle entre parti et syndicat se substitue progressivement une nouvelle ligne de partage qui sépare les révolutionnaires des réformistes.

Le courant réformiste regroupe ceux qui restent attachés à une politique de présence dans les affaires de la nation et ne reconnaissent à l'expérience soviétique aucune portée internationale. Ce courant a certes perdu la direction de la SFIO depuis juillet 1918, mais il est dominant à la direction de la CGT, et les réformistes des deux organisations font preuve d'une forte cohésion.

Le courant révolutionnaire souffre, lui, d'une absence de cohésion. Tous veulent soutenir la Russie soviétique, mais au nom d'idéologies très disparates, d'inspiration jacobine pour certains, tolstoïenne pour d'autres, ou bien aussi anarchiste, ou encore syndicaliste révolutionnaire, mais jamais bolchéviste. Les groupes qui se structurent au lendemain du Ier congrès de l'Internationale communiste de mars 1919 sont divers et variés.

 

Groupe de La Vie ouvrière (Monatte) - Parti communiste de Péricat - Comité pour l'adhésion à la IIIè Internationale - Mouvement Clarté - Fédération nationale des jeunesses socialistes-communistes.

 

Dès 1919, Les luttes politiques se réorganisent autour de l'antibolchévisme. Le PCF n'existe pas encore, mais la bourgeoisie a déjà diagnostiqué la situation. Il faut abattre la révolution bolchévique. Harcelée par le mouvement ouvrier, la bourgeoisie reste maîtresse du terrain politique et idéologique. L'immense succès du 14 juillet 1919 (quinze jours après la signature du traité de Versailles) montre la puissance du sentiment nationaliste. Elle se dote de moyens d'intervention politique d'un type nouveau : Confédération générale de la production française (ancêtre du CNPF et du MEDEF), Confédération nationale des associations agricoles (ancêtre de la FNSEA), Union des intérêts économiques (dont "L'homme au couteau entre les dents" recouvre bientôt tous les murs de France). Par ailleurs, la presse connaît un début de colonisation.

 

La lutte contre le bolchévisme est le dénominateur commun des élections de 1919. Le Bloc national (financé par l'Union des intérêts économiques) aspire à réaliser à l'occasion de ces élections une nouvelle Union sacrée, antibolchévique celle-là. Le Parti radical va bientôt la rejoindre. Des dits : "Restons tous unis comme au front" ; "Ce n'est pas la victoire d'un parti qu'il faut assurer aujourd'hui, c'est encore la victoire de la France". On ne dit plus militants révolutionnaires, on dit bolcheviks. Clémenceau déclare : "Ceux-là, vraiment, nous n'avons rien à leur dire... L'union des bons français suffira pour opposer un infranchissable rempart à la sauvagerie". Des titres de romans : La Russie rouge : du plaisir, de la boue, du sang ; Au pays de la démence rouge ; L'enfer bolchévique.

 

Face à cette droite nouvelle, réorganisée autour du nationalisme et de l'antibolchévisme, la gauche va aller au combat en ordre dispersé, proposant aux électeurs une large gamme d'interprétations de la révolution bolchévique (il y a ceux qui la condamnent, ceux qui la soutiennent, ceux qui la réduisent à une simple révolution paysanne...).

Des élections du 16 novembre va sortir la fameuse Chambre bleue horizon. Victoire confirmée quinze jours plus tard lors des élections municipales.

 

La droite pouvait penser qu'elle tenait bien en mains les destinées du pays. Les tenants du conservatisme social pensaient pouvoir  souffler. C'était ce qu'ils pensaient...

 

III.6. La radicalisation du mouvement révolutionnaire et le congrès de Tours

 

L'inflation, la misère, les difficultés de toutes sortes ne pouvaient que mener à l'affrontement. Les grèves se multiplient pour l'application des huit heures et l'augmentation des salaires. L'agitation révolutionnaire se déploie aussi en Allemagne. Un informateur de police note, à cette époque, que "la grande majorité des salariés arrive à croire de bonne foi que la révolution sociale est proche et que son succès est assuré...".

 

Mais le gouvernement va faire preuve de fermeté, briser les mouvement de grève, allant jusqu'à y voir "la main de Moscou". Pour autant, les actions revendicatives continuent tout au long de l'année 1920. Mais la résistance patronale se fait bien plus forte. La répression s'abat sur les militants ouvriers. 20.000 cheminots sont révoqués. Les effectifs syndicaux s'amenuisent. La CGT est même dissoute, mais en appel le jugement est ajourné sine die.

 

Au sein de la CGT, minoritaires et majoritaires se renvoient la responsabilité de l'échec. Des comités syndicalistes révolutionnaires (CSR) voient le jour, qui expriment un processus de radicalisation.

 

Même type d'évolution à la SFIO. Au congrès de février 1920, les ex-majoritaires désireux de se maintenir au sein de la IIè Internationale sont écrasés. La motion pour l'adhésion à la IIIè Internationale recueille 1/3 des mandats. Cachin et Frossard sont mandatés pour assister au congrès de la IIIè Internationale, en juillet, à Moscou.

 

Le congrès de la IIIè Internationale engage le débat sur la construction de partis de type nouveau, capables d'assurer l'hégémonie du prolétariat. Les "vingt et une conditions" sont adoptées.

 

Les 21 conditions : obéissance absolue aux ordres du Komintern, organisation du parti sur la base du centralisme démocratique qui doit en faire une organisation soumise à une rigoureuse discipline quasi-militaire, création d'une organisation clandestine, contrôle absolu sur la presse, noyautage des syndicats, soutien des mouvements nationalistes dans les colonies, exclusion des réformistes (Longuet est nommément désigné).

 

De retour en France, Cachin et Frossard vont porter ces idées.

 

À partir de novembre 1920, trois textes sont discutés au sein du Parti socialiste :

• La résolution présentée par le comité de la IIIè Internationale et par la fraction socialiste regroupée autour de Cachin et Frossard. Elle propose tout à la fois de rejoindre la IIIè Internationale et de se rallier au modèle bolchévique de révolution.

• Une motion dite "d'adhésion avec réserves" provient des "reconstructeurs" dont le chef de file est le petit-fils de Karl Marx, l'ancien député Jean Longuet, proche des "centristes" européens. Ceux-là acceptent l'expérience révolutionnaire russe, tout en récusant le modèle de parti défini par Lénine.

• Enfin, une résolution "pour l'unité internationale" rédigée par les amis de l'avocat Léon Blum, qui forment un Comité de résistance socialiste. Affirmant s'inscrire dans la tradition révolutionnaire du socialisme français, ils refusent en bloc la conception bolchévique de la révolution et du parti.

 

À la fin de 1920, la moisson de l'Internationale communiste est plutôt maigre. À l'exception de l'Allemagne, où se forme le KPD, l'esprit révolutionnaire sans concessions des hommes de Moscou n'attire que des franges du mouvement ouvrier, actives et entreprenantes, mais minoritaires. Le Parti socialiste italien, qui avait décidé de rejoindre la IIIè Internationale, est rejeté par Moscou : trop à droite.

 

Quand commence le congrès de Tours, le 24 décembre, les partisans de l'adhésion à la IIIè Internationale sont considérés comme majoritaires. Chacun pense aussi que les opposants à l'adhésion - dont Blum est le porte-parole - feront scission. Une seule inconnue : quel sera exactement le rapport des forces ?

 

Les motivations des partisans de l'adhésion sont les suivantes (par ordre décroissant d'importance) :

• L'hostilité aux élus et aux parlementaires

• Le rejet du socialisme de guerre

• La volonté de rupture avec le réformisme

• Le souhait de renforcer la discipline du parti, son unité de direction

• Le soutien à la révolution russe

• Le sentiment, enfin, que la situation, pour n'être pas immédiatement révolutionnaire, peut le devenir dans un avenir proche.

 

La majorité des délégués est pour la rupture avec la droite du parti, mais une majorité aussi souhaite préserver l'unité avec le centre. Dans cet esprit, ils multiplient les injonctions à l'égard de Longuet et du centre. Mais, le président du Komintern, Zinoviev, adresse en plein milieu du congrès un message qui "met les points sur les i" à propos des 21 conditions : les amis de Longuet, dit le message, "ont été et restent des agents déterminés de l'influence bourgeoise sur le prolétariat". Impossible d'imaginer, ajoute Zinoviev, "je ne sais quel compromis embrouillé qui sera ensuite un véritable boulet pour votre parti". Lénine pense que pour préparer partout l'ultime bataille contre le vieux monde, il faut écarter les "tièdes". Cette intervention intempestive et brutale déchaîna des protestations indignées des minoritaires, on peut s'en douter, mais elle rendit la rupture inévitable. Elle rendit impossible, -c'était son but, -une alliance de dernière minute entre la nouvelle majorité, favorable à l'adhésion, et les centristes.

 

Après d'ultimes passes d'armes, on passa au vote le 29 décembre au soir : 3207 voix en faveur de l'adhésion, 1022 contre (3/4-1/4).

 

Blum et Longuet décident de continuer le Parti socialiste ("la vieille maison") avec l'onction de Jules Guesde.

 

Le Parti socialiste, Section Française de l'Internationale Communiste, était donc né. En 1921, il prendra le nom de Parti communiste, et, en 1922, de Parti communiste français (SFIC). 

 

 

Conclusion

 

1905-1920 : l'unité socialiste aura donc été une courte parenthèse. Ce qui vient de se passer exprime l'extraordinaire complexité des enjeux auxquels le mouvement ouvrier doit faire face.

 

Dans un pays comme la France, les voies de la transformation sociale sont particulièrement difficiles à discerner. Si l'on distingue ce qui relève du combat démocratique pour le suffrage universel, d'un côté, et ce qui relève de la lutte sociale pour l'émancipation ouvrière, de l'autre, il est clair que le premier combat s'est joué avant que le mouvement ouvrier parvienne à une pleine maturité. Au tournant des XIXè et XXè siècles, quand le mouvement ouvrier va enfin trouver ses marques, la République est sur pied. Et elle est la seule en Europe, ce qui ne contribue pas à alimenter l'idée - bien au contraire - qu'elle constitue un régime rétrograde. De fait, dès ses débuts, le mouvement ouvrier va baigner dans cette atmosphère (savamment entretenue) d'exception française exemplaire qui va procurer à la République, y compris aux yeux des ouvriers, une attractivité indéniable. Mais, en plus de cela, les deux combats interagissent de manière paradoxale : la peur de la révolution sociale a facilité le ralliement à la République d'une partie des classes dominantes acquises à l'idéal monarchiste. Dans ces conditions, à la question : "la République est-elle aux côtés du mouvement ouvrier ou contre lui ?", pas facile de répondre. On peut répondre "oui" quand on se souvient des mobilisations populaires qu'il a fallu pour imposer le nouveau régime, et "oui" aussi quand on voit les réalisations de la République, même si on aurait aimé qu'elle aille plus loin sur le plan social. Mais on peut aussi répondre "Non" quand on voit comment la République se comporte avec les classes populaires depuis 1879, et aussi quand on se souvient de la répression sanglante de la Commune. Souvenir indélébile que celui-là. Pas facile d'assumer ces deux histoires. Jouer le jeu républicain au risque d'y perdre son âme ? Ou bien opter pour l'autonomie ouvrière, mais au risque que cela tourne au "solo funèbre" ? Jean Jaurès ou Jules Guesde, en quelque sorte ? Tant que le socialisme a le vent en poupe (effectifs croissants, électeurs plus nombreux, organisation en progrès), la synthèse fonctionne vaille que vaille. Un bémol de taille quand même : le socialisme ne contrôle pas le monde syndical, justement parce que ce dernier rejète catégoriquement l'option parlementaire. La guerre et l'Union sacrée mettent à bas les doctrines et les stratégies des uns et des autres : le patriotisme républicain emporte tout sur son passage, la République est la plus forte, on se rend compte alors qu'avec l'école elle a profondément formaté les esprits. Dans ces conditions, trois ans plus tard, la révolution russe va fonctionner comme un contre-choc. Elle ranime l'espérance de la République sociale, de la "Sociale". Suite à Octobre 1917, la IIè Internationale va progressivement entrer en crise. Et quand la IIIè Internationale aura été créée (mars 1919), la question des questions deviendra : IIè ou IIIè Internationale ? Londres ou Moscou ? Insertion ou rupture ? Socialisme ou communisme ? En 1920, la France est le seul grand pays où le mouvement socialiste -certes, fermement incité par Moscou -apporte une réponse nette à cette question.

 

 

 

 

IIIè partie : de 1920 à nos jours

"Le communisme est-il encore un projet d'avenir ?"

 

 

Introduction

 

 

Nous voici donc parvenus au troisième exposé, celui qui concerne directement le parti. Je reprends volontiers, pour ce troisième exposé, le titre du hors-série publié en 2011 par l'Humanité à l'occasion du 90è anniversaire de la création du parti : "Le communisme est-il encore un projet d'avenir ?". Je vais utiliser abondamment cette brochure qui fait d'ailleurs appel aux mêmes historiens que ceux qui ont nourri mes deux premiers exposés : Raymond Huart, Roger Martelli, Claude Mazauric, Jean-Paul Scot, Serge Wolikow et d'autres.

La période qui va nous occuper aujourd'hui est certainement celle qui nous tient le plus à cœur ! Nous allons essayer de comprendre l'évolution du parti depuis sa naissance ; ses réussites, ses échecs, ses fiertés, ses difficultés ; et nous essaierons de nous projeter vers l'avenir.

 

J'ai fait le choix d'un plan en deux parties :

IV. Les débuts : le PCF nait à Tours avec un "score canon", mais l'espérance tombe en panne pendant toutes les années 20.

V. À partir des années 30, le PCF devient un acteur majeur de la France contemporaine. Quelles ont été les alchimies de ce succès ? Nous essaierons d'apprécier l'impact politique, social et culturel du parti dans les territoires (comme on dit aujourd'hui)

I. Le Front populaire

II. La guerre, la Résistance

III. La Libération

IV. Vers la guerre froide

V. 1956

 

En guise d'ouverture au débat, je vous proposerai une conclusion intitulée "les grands chambardements". Au moment même où le parti était à son plus haut, se mettaient en place, -soit de façon spectaculaire soit de façon sourde, -de nouvelles donnes qui allaient progressivement gêner son action, entraver son développement et même - finalement - entraîner son déclin. Où en sommes-nous à présent ? C'est ce qu'il est assez difficile d'apprécier aujourd'hui, même si nous constatons des évolutions encourageantes depuis quelques temps...

 

Plusieurs camarades, qui ont exercé des responsabilités de direction du parti dans le département, se sont joints à nous pour ce débat : Louis Fiori, Louis Broch, Jacques Victor. Merci à eux. Bob Injey et Cécile Dumas sont excusés. Sont également présents parmi nous des militant(e)s historiques.

 

 

I. Les débuts

 

Les dix premières années du parti ne sont pas à la hauteur des espoirs que pouvaient nourrir les communistes vu le score obtenu au congrès de Tours par la motion d'adhésion (75%-25%). De fin 1921 à fin 1923, le parti perd le moitié de ses effectifs (110.000 -> 55.000). Ensuite, les effectifs se stabilisent entre 55 et 58.000 (tandis que la SFIO, de son côté, évolue entre 70 et 100.000), mais ils fondent encore de moitié entre 1927 et 1931 (55.000 -> 25.000 ; la SFIO caracole alors vers les 130.000). L'hémorragie concerne aussi bien les adhérents de base que les cadres, ce qui a fait dire à certains analystes que le parti né à Tours était une "greffe artificielle".

 

Les résultats électoraux, quant à eux, sont irréguliers. En 1924, aux législatives, le PCF frôle la barre des 10% (SFIO : 19%) ; il la dépasse en 1928 (11,4%), mais repasse en-dessous en 1932 (8,6%).

 

Les années 1920 sont marquées par un fort interventionnisme de l'Internationale communiste (parti mondial) dans les sections nationales. Il n'est pas rare que l'IC revienne sur les décisions de ses sections ou les anticipe. Elle pousse à la "bolchévisation" des sections (cf. "21 conditions"), au strict contrôle de la presse communiste et des intellectuels, à l'éradication de "l'esprit petit-bourgeois". Les partis doivent être organisés sur la base de cellules d'usines. Les ouvriers doivent constituer l'essentiel des cadres. L'IC promeut également la tactique "classe contre classe", qui aboutit au maintien des candidats communistes au second tour, avec comme conséquence la réduction de la représentation parlementaire du parti. Tout cela provoque des départs du parti. Départs auxquels s'ajoutent des épurations.

 

Pour autant, le parti parvient quand même à imposer une pratique nouvelle de la politique : cellules d'usines, lutte déterminée contre le colonialisme, interventions souvent provocantes au Parlement. Il forme des cadres d'un type nouveau : militants ouvriers organisateurs des luttes de la classe ouvrière sur le lieu de l'entreprise. Les premières écoles centrales du parti se mettent alors en place. La direction nationale du parti devient plus ouvrière.

 

Enfin, son audience est plus large que ne le laissent penser ses effectifs grâce :

• à l'Humanité (presque 200.000 exemplaires en 1929),

• à l'ARAC (fondée par Barbusse),

• à la Jeunesse communiste (qui a adhéré à l'IC avant la SFIC),

• à la CGTU (fondée en 1921/1922).

 

Toutes ces organisations doivent être considérées comme parties intégrantes du parti révolutionnaire en gestation. Il faut encore y ajouter le Secours rouge, les Amis de l'URSS, diverses associations culturelles et sportives. En fait, dès les années 1920, les trois grandes formes d'implantation communiste sont en place : syndicale, municipale et associative.

 

Il n'en reste pas moins :

• que les effectifs sont faibles (prix à payer de la bolchévisation/stalinisation et de l'orientation "classe contre classe"),

• que la pratique est prioritairement syndicale (au détriment du politique)

• et que la question des alliances est entièrement occultée.

 

 

II. Comment le PCF devient un acteur majeur de la France contemporaine

 

 

Roger Martelli indique dans le hors-série de l'Humanité qu' "entre 1934 et 1945 les communistes sont apparus à la fois les plus à gauche, les plus rassembleurs, les plus proches du peuple".

 

Cinq temps forts : 1. Le Front populaire      2. La guerre, la Résistance      3. La Libération      4. Vers la guerre froide      5. L'année 1956

 

II.1. Le Front populaire

 

La première grande percée du parti a lieu au moment du Front populaire. La montée du fascisme en Europe et l'arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne vont faire bouger les lignes. L'Internationale communiste ne peut plus maintenir le discours qui consiste à dire qu'il y a continuité entre la démocratie et le fascisme, que le fascisme ce serait la démocratie en pire, la démocratie qui a tombé le masque. Début 1933, l'IC relance la démarche de front unique (que le PCF met d'ailleurs en œuvre très activement, quoique sans succès), puis elle fait marche arrière en fin d'année, puis elle y revient début 1934. Cette fois, Maurice Thorez n'attend pas que la démarche de l'IC soit totalement stabilisée. Il fonce. Avec audace, il va aussi loin que possible dans la démarche du front populaire jusqu'à en faire une véritable culture politique.

 

Les choses vont donc repartir de plus belle en 1934 et aboutir au succès électoral du Front populaire. Je n'en fais pas l'histoire.

 

L'enchaînement des faits :

- les événements du 6 février 1934,

- la démission de Daladier,

- la mobilisation de la gauche (manifestation PCF/CGTU du 9 février, manifestation socialiste et communiste du 12),

- 26 juin 1934, la formulation par le PCF du mot d'ordre "À tout prix, nous voulons l'unité d'action",

- 27 juillet 1934, le pacte d'unité d'action entre le PCF et la SFIO,

- en octobre, la mise en avant par le PCF du thème du "Front populaire antifasciste" (incluant les radicaux !),

- succès communistes aux élections cantonales d'octobre 1934,

- succès communistes aux élections municipales de mai 1935,

- grand succès populaire de la fête du 14 juillet 1935 organisée à l'initiative de Langevin, du Mouvement Amsterdam-Pleyel et du Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, succès qui impose définitivement le front populaire,

- réunification syndicale en septembre 1935,

- signature d'un programme commun de rassemblement populaire en janvier 1936,

- victoire du Front populaire aux élections des 26 avril et 3 mai 1936.

 

Et ce n'est pas terminé ! La victoire va se prolonger en un puissant mouvement populaire. La grève déferle sur le pays à partir du 28 mai. Les accords de Matignon sont signés en juin 1936.

 

La suite est, certes, moins enthousiasmante : hésitations et contradictions du gouvernement Blum,  non-intervention en Espagne (août 1936), "pause" en février 1937 et bientôt la guerre.

 

Mais cette période de repli du Front populaire n'est pas une période de fermeture pour le PCF. Il approfondit alors son travail d'analyse économique, élabore un programme de gouvernement et élargit son influence parmi les intellectuels.

 

Le Front populaire est un moment important pour le PCF, d'une part parce qu'il correspond à une phase d'expansion (effectifs multipliés par... 10 entre 1933 et 1937 : de 29.000 à 290.000 !), et, d'autre part, parce que c'est à cette époque qu'il élargit sa culture politique. Désormais, le PCF assume une fonction proprement politique avec une stratégie qui allie le rassemblement et la rupture. Aux références originelles de la Révolution bolchévique, de l'Union soviétique et de Staline, il juxtapose alors celles de la nation, de la patrie, de la démocratie, du rationalisme moderne. Le parti articule les deux grands mythes : celui d'Octobre et celui de la Grande Révolution. C'est l'ouvrier d'usine qui est au cœur de la saga. "Années Thorez, années Gabin" (Banlieue rouge 1920-1960. Années Thorez, années Gabin : archétype du populaire, banc d'essai des modernités, Éditions Autrement, 1992).

 

Le parti va engranger coup sur coup des succès considérables aux cantonales de 1934, aux municipales de 1935 et - enfin - aux législatives de 1936. Son implantation devient nationale. La CGT progresse beaucoup également. S'ajoute à cela une galaxie associative impressionnante.

 

Roger Martelli relève dans L'empreinte communiste que "La jonction du syndicalisme, de l'association et du municipalisme permet au [parti communiste] de fournir aux catégories populaires un univers mental doté de sens, reliant des pratiques et des symboles, un passé, un présent et un avenir".

 

Autre changement majeur : la prise en compte de la réalité nationale devient une donnée centrale de la politique du PCF à partir de 1935. Cette réalité nationale n'est plus conçue comme un cadre imposé par la bourgeoisie, mais comme une dimension spécifique intangible de la société française. Cette évolution - il faut y insister - n'était pas du tout évidente pour le PCF de l'époque dans la mesure, il faut s'en souvenir, où il se concevait comme la section française d'une Internationale ouvrière, c'est-à-dire comme la section française d'un parti mondial, et qui se présentait comme tel.

 

Le parti progresse dans tous les domaines :

• Des avancées sont réalisées dans le domaine des questions économiques. Le parti se dote d'une conception de la richesse nationale et d'une conception du potentiel productif national. Il précise sa position sur les nationalisations.

• Le parti acquiert une expérience nouvelle dans le domaine des alliances, des luttes sociales et politiques, ordonnées autour de la défense de la démocratie et de l'indépendance nationale contre le grand capital français et le fascisme. La démocratie est nettement distinguée, à présent, du fascisme.

• L'attention portée aux activités culturelles et intellectuelles grandit de façon notable à cette époque aussi. Le parti met l'accent sur la défense de la culture et de l'"intelligence française" menacées par la crise et le fascisme. La revue La Pensée est créée en 1939.

 

Le PCF va ramasser et synthétiser ces différentes avancées, fin 1938, dans un programme de gouvernement. Tirant les leçons du Front populaire, il avance des mesures sociales en les accompagnant de mesures économiques précises. Initiative historique qui le positionnait à la fois comme parti de gouvernement et comme parti d'avant-garde. Initiative qui lui sera bien utile pendant la Résistance, quand il s'agira d'élaborer le programme du CNR.

 

D'autres signes éclatants du nouvel ancrage de la politique communiste dans le terreau national sont la décision de donner une ampleur particulière à la célébration du 150è anniversaire de la Révolution française (seul parti dans ce cas) et la création de la commission d'histoire du Parti communiste. Le PCF voulait faire grandir chez ses militants et dans la population l'idée du lien indissoluble entre l'histoire nationale et la lutte démocratique, entre la Défense nationale et la défense des intérêts de la classe ouvrière. 

 

II.2. La guerre, la Résistance

 

Le deuxième temps fort dans l'histoire du parti c'est la guerre et la Résistance. La guerre est toujours une épreuve particulièrement difficile pour un mouvement ouvrier révolutionnaire parce que, d'une part, cela signifie la mise sous le boisseau de ses idéaux d'amélioration du sort de la classe ouvrière, et parce que, d'autre part, cela place la classe ouvrière elle-même devant des choix difficiles.

 

Le PCF aborde cette période avec les acquis des années trente. Il a commencé à dégager de façon neuve l'articulation entre les intérêts de la classe ouvrière et l'intérêt national. Le fascisme - intérieur et extérieur - est bien identifié comme ennemi mortel de la classe ouvrière. La défense nationale contre l'Allemagne hitlérienne est donc un devoir de classe. Le pacifisme, le refus de toute guerre, n'est plus de mise. Sur cette base, il prend l'initiative d'une politique d'alliance encore plus audacieuse que celle du Front populaire : le Front français, contre le front antifrançais de trahison. 

 

Les choses sont dès l'abord bien compliquées pour le parti à cause du pacte germano-soviétique de non-agression du 24 août 1939, qui bouleverse singulièrement la donne. Le PCF est atterré mais l'approuve tout en continuant de parler d'union de la nation française contre le fascisme hitlérien. Les choses se compliquent quand, dans la foulée, l'IC décrète la guerre "impérialiste des deux côtés" et déclare que l'antifascisme n'est plus de mise. Dans le parti, -dont la direction est dispersée entre Moscou, Bruxelles et Paris, -le trouble est profond. Quand la guerre éclate, en septembre 1939, le parti est sans ligne  cohérente. 

 

Il ne sortira vraiment de ce carcan de la guerre impérialiste qu'à la mi-1941, avec la création du "Front national de lutte pour l'indépendance de la France". L'invasion de l'URSS, en juin 1941, achève la clarification : priorité à la lutte pour l'indépendance nationale.

 

Les premiers attentats et sabotages vont commencer. Les FTP sont créés début 1942. Ils deviennent la branche armée du Front national. En 1943, sera créé un Comité National des Écrivains (CNE). Au printemps, c'est la victoire de Stalingrad. Le CNR est créé mi-1943, ainsi que le Comité Français de Libération Nationale (CFLN), sorte de gouvernement provisoire. Le PCF le reconnait immédiatement. Il y entrera début 1944 (Fernand Grenier, François Billoux). Par ailleurs, il participe activement aux travaux du CNR. L'instauration du STO génère... le refus du STO, ce qui renforce la Résistance. Le mot d'ordre du parti : "S'unir, s'armer, se battre" fonctionne alors à plein.

 

II.3. La Libération

 

De même qu'il y a eu deux conceptions de la Résistance, il va y avoir deux conceptions de la Libération : gaulliste et communiste. Les gaullistes parviennent toutefois, globalement, tant pendant la Résistance qu'à la Libération, à imposer leurs vues, même s'ils doivent composer avec les communistes, parce que ceux-ci contrôlent des forces importantes, parce qu'ils sont actifs et entreprenants, et parce qu'ils ont des relais diversifiés dans la population.

C'est ainsi que de Gaulle impose la dissolution des milices patriotiques du CNR ; par contre, il doit concéder l'intégration des FFI dans l'armée française reconstituée. Les communistes ont deux représentants dans le premier gouvernement provisoire (François Billoux [Santé] et Charles Tillon [Air]), mais c'est loin de refléter leur poids dans la société, et, par ailleurs, l'Etat qui se met en place ne reflète pas non plus les rapports de force de la Résistance.

 

Un certain désappointement commence à se faire jour. Mais Thorez tranche dans le vif début 1945, peu de temps après son retour d'URSS : l'objectif n'est pas la lutte pour le pouvoir des soviets ; il ne faut pas se mettre en porte à faux par rapport à l'ordre républicain ; il ne s'agit pas d'administrer, mais d'aider ceux qui administrent.

 

En fait, la priorité du PCF (et de la CGT) est ailleurs : c'est la reconstruction, basée non sur l'aide américaine (position de la SFIO et du MRP), mais sur la bataille de la production.  Dès le premier semestre 1945, cette question envahit l'univers communiste.

On ne peut pas dire que cette orientation suscite un enthousiasme démesuré dans la classe ouvrière, mais les élections de 1945 sont quand même bonnes pour le PCF :

- municipales : 1500 communes gagnées (contre 300 en 1935)

- législatives : 26% d'exprimés (contre 15,3% en 1936)

 

Par ailleurs, les adhésions affluent : le parti avoisine les 600.000 membres au printemps 1945. C'est un élargissement plus populaire que prolétarien. On adhère au "Parti des fusillés" ; à  ce "parti des fusillés" qui est désormais aussi "parti de gouvernement" et qui bénéficie d'un grand prestige intellectuel.

 

Les trois points d'ancrage du PCF dans la réalité nationale sont toujours les mêmes : le syndicat, la vie associative et l'action municipale.

 

Il y a quand même une ombre au tableau, et de taille : il s'avère impossible de faire avancer l'alliance PC/PS. La SFIO s'accroche au tripartisme et refuse le tête-à-tête avec les communistes.

 

II.4. Vers la guerre froide

 

Au printemps 1946, la donne politique change et se reconfigure autour de l'anticommunisme. Le discours de Churchill à Fulton marque officiellement l'ouverture de la "guerre froide".

 

Le parti marque légèrement le pas, en juin 1946, aux élections à la deuxième assemblée constituante, mais les élections législatives de novembre 1946 sont bonnes (28,3% des exprimés ; 5.500.000 suffrages) ainsi que celles du Conseil de la République [#Sénat] (29% des exprimés).

 

En dix ans, de 1934 à la Libération, les communistes ont ainsi réussi à inverser le rapport des forces à gauche.

 

Va-t-on vers un président du Conseil communiste ? On en parle dans le parti, et aussi au sein de la direction.

 

C'est le moment que choisit Thorez pour accorder une interview au Times. Que dit-il alors ?

- les communistes français ne procéderont pas de la même manière que les révolutionnaires russes pour le passage au socialisme.

- il ne s'agit pas d'appliquer un programme communiste mais un programme démocratique s'inscrivant dans le système parlementaire.

- ce programme reposera sur "les nationalisations, le soutien des PME industrielles et artisanales, et sur la défense de la propriété paysanne contre les trusts".

Dans la foulée, le parti adopte un programme gouvernemental lors du Comité central de novembre.

 

Mais cette démarche de Thorez et des hauts dirigeants du parti ne va pas mobiliser les militants. Thorez lui-même revient partiellement sur ses déclarations. Il faut dire qu'en 1947 la guerre froide franchit un palier, ce qui nourrit l'idée que, décidément, il n'est pas possible de faire l'économie de la dictature du prolétariat.

 

En tout état de cause, la candidature de Thorez à la présidence du Conseil échoue en décembre 1946. Des années d'isolement commencent pour le parti. Quelques mois plus tard, les ministres communistes sont révoqués par Ramadier. Il va en aller de même en Belgique, au Luxembourg, en Italie. On sait maintenant qu'il faut voir là les effets de la doctrine Truman de mars 1947 ("containment" de l'URSS, intervention américaine en Europe et en Orient, pas de ministres communistes).

 

Le PCF de l'après-guerre est fort en électeurs et en adhérents, et pourtant il ne parvient pas à peser sur le dispositif politique national. Il y parvient de moins en moins à mesure que la conjoncture internationale se durcit. Il ne parvient pas à mobiliser les travailleurs chrétiens et socialistes, qui restent dans l'orbite de la SFIO et, à travers elle, sous l'influence du "camp américain". Le "Parti des fusillés" bénéficie d'une grande autorité, mais - pour autant - il ne parvient pas à exercer d'hégémonie sur le mouvement réformiste.

 

Tout cela ne doit pas nous empêcher de voir que le PCF aura été, à cette époque, le seul parti révolutionnaire ayant réussi à introduire dans la société autant d'éléments contradictoires à la mise en place du CME, autant de réformes démocratiques sur lesquelles la classe ouvrière pourra s'appuyer pendant de nombreuses années.

 

La guerre froide va battre son plein pendant les années 1947 à 1953. Je ne vais pas la décrire en détail ici. Je veux, par contre, évoquer une année importante, 1956, et la relier au contexte de guerre froide.

 

 

II.5. L'année 1956

 

Sur le plan intérieur, elle est marquée par des élections, par l'expérience d'un gouvernement socialiste dirigé par Guy Mollet, et par l'enlisement algérien.

 

Année clé pour le PCF. Le XXè congrès du PCUS se tient en février. Les rapports publics - dont celui de Krouchtchev - mettent en cause Staline, le stalinisme, le culte de la personnalité, l'absence de direction collective. Krouchtchev prononce à huis clos un rapport complémentaire tout entier consacré à la dénonciation des crimes de Staline. La délégation française se voit communiquer le texte de ce rapport pour lecture en russe, mais sans pouvoir en garder une copie. En outre, elle n'est pas autorisée à en divulguer le contenu.

 

Thorez va marquer ouvertement ses réticences à l'égard des critiques formulées par Krouchtchev. Mais un débat interne va s'engager dans le parti. D'autre part, une violente campagne de presse va le mettre en cause. Enfin, une controverse s'engage au niveau du mouvement communiste international. Rien de dramatique jusque là.

 

Mais, le 4 juin, le département d'Etat américain publie le rapport secret. En France, Le Monde le publie. Cela fait l'effet d'une bombe ! Le parti ne peut pas rester inerte : le BP réclame des éclaircissements au PCUS. Il en obtiendra fin juin, qui mettent surtout l'accent sur le culte de la personnalité, dont le parti se satisfera, et qu'il utilisera en boucle pendant un certain temps.

 

Il est clair que les principaux dirigeants du parti (Thorez, Duclos...) rechignent à engager la critique de la période stalinienne. Cela reviendrait à mettre en cause à la fois leur formation politique, leurs rapports avec l'Internationale, leur mode de pensée. Il faut bien dire aussi que l'âpreté des luttes politiques à l'époque ne facilite pas une approche cohérente des choses. Pour des milliers de communistes, il est alors presque naturel de se raidir, de ne pas accepter l'incroyable. Mais quelque chose se fissure, qui fait que rien ne pourra plus être tout à fait comme avant.

 

Mais l'année 1956 réserve d'autres "surprises" encore...

• Fin juin, des émeutes ouvrières éclatent à Poznan, en Pologne. Le parti avance la thèse du complot et de la provocation, comme Gomulka. Mais quand celui-ci rectifie son analyse en pointant les responsabilités de la bureaucratie et des autorités, le parti maintient la thèse du complot.

• Fin octobre, c'est au tour de la Hongrie d'attirer l'attention avec l'arrivée au pouvoir d'Imré Nagy. D'emblée, le parti critique le processus de "démocratisation" engagé. Quand les troupes soviétiques interviennent en Hongrie en novembre, le parti approuve.

 

En France, le regain de la tension internationale entraîne un nouveau déferlement d'anticommunisme. Des intellectuels du parti critiquent l'analyse faite du drame hongrois et du XXè congrès du PCUS. La direction du parti fait un lien entre les excès critiques du XXè congrès et les problèmes en Pologne et en Hongrie. Bref, on assiste à un resserrement politique, et la réflexion sur les voies du socialisme est stoppée. Exit le "polycentrisme" (Togliatti). Thorez déclare que "la nécessité s'impose à tous les pays du camp socialiste de renforcer leur unité sous la conduite de l'Union Soviétique pour s'opposer à l'agression des impérialistes et à leurs menées subversives". Le Kominform venait de se dissoudre en avril, et voilà qu'on reparlait de centre unique et de coordination...

 

L'année 1956 va marquer durablement les rapports entre le parti et l'intelligentsia française. Des convictions individuelles sont mises à mal. Des engagements militants sont brisés. Il y aura des ruptures spectaculaires. Le parti ne retrouvera pas, après 1956, l'allant des années 1953-1954-1955, comme si quelque chose était brisé. Beaucoup d'historiens la qualifient d'année charnière dans les relations internationales. En fait, l'année 1956 projette une lumière crue sur toute une série de processus engagés depuis dix ans, depuis 1947.

 

Depuis dix ans, le parti est engagé dans la tourmente de la guerre froide, guerre idéologique qui met face à face les deux superpuissances issues de la 2è Guerre mondiale. Dès 1946, l'anticommunisme et la croisade contre l'URSS sont hystérisés aux États-Unis, et se propagent dans le monde occidental, l'Europe de l'ouest en particulier. Aux États-Unis, cette hystérie anticommuniste est symbolisée par le maccarthysme. Une anecdote : le secrétaire de la Marine de Truman, Forrestal, se suicide en 1949 parce qu'il voit des russes entrer par les fenêtres de son hôpital... Le PCF est ainsi plongé dans un anticommunisme dont il fait les frais. Les ministres communistes sont exclus du gouvernement Ramadier en 1947. Le PCF devient un paria politique.

 

Les communistes apparaissent comme l'ennemi de l'intérieur dans une France et une Europe de l'ouest qui se sont rangées du côté américain et ont conclu avec lui des alliances militaires lourdes (OTAN). Les communistes apparaissent comme les alliés de la puissance à abattre, l'URSS.

 

Cette mise à l'index, cette hystérisation anticommuniste de la vie politique française, ont un effet, dont on ne parle pas assez, sur les communistes et leurs dirigeants : ils anesthésient leur esprit critique face aux dérives réelles de l'URSS en ce qui concerne son évolution politique intérieure, d'une part, et, d'autre part, sa gestion de l'Europe de l'Est. Cette anesthésie de l'esprit critique peut se comprendre dans le feu de l'action et de la lutte idéologique. Même des combats courageux et glorieux (anticolonialistes : Indochine, Algérie ; anti-impérialistes : Cuba, Vietnam, Chili) vont le stigmatiser encore un peu plus aux yeux des gouvernements français successifs ! Il paye d'ailleurs cher ses engagements (Charonne).

 

Il faut encore signaler à propos de 1956 que c'est l'année au cours de laquelle le gouvernement français approuve ce qui va devenir le Traité de Rome de 1957. N'oublions pas que la Communauté européenne est un aspect de la guerre froide. Il s'agit d'intégrer les économies libérales européennes en drapant cela dans les symboliques de la paix. Pour une bonne partie de l'opinion, cela va représenter un brouillage supplémentaire des enjeux politiques, et pour le PCF une plus grande difficulté à faire entendre sa voix. Par le biais du Marché commun puis de l'Union européenne c'est, au fil des années, toutes les politiques nationales qui vont se trouver corsetées par un dispositif libéral puis ultra libéral. Pendant de nombreuses années, les forces qui prônent une autre vision de l'Europe auront bien du mal à se faire entendre.

 

 

En guise d'ouverture au débat : les grands chambardements

 

Je ne vais pas entrer dans le détail des années suivantes, ce serait trop long. On pourra y revenir une autre fois si vous le souhaitez, peut-être l'année prochaine. Je vais maintenant, en guise de conclusion, et pour lancer le débat, évoquer à la volée quelques grandes évolutions, -que j'appelle  des grands chambardements, -qui éclairent, me semble-t-il, les difficultés que connaît le parti depuis plusieurs dizaines d'années. Ces éclairages auront la vertu, -en tout cas je l'espère, -d'animer nos échanges.

 

VI. Le temps des "compromis économiques et sociaux vertueux", les trente glorieuses (la consommation moteur de la croissance économique, l'augmentation du niveau de vie, l'explosion scolaire, l'ascenseur social fonctionne). En trente ans, de 1945 à 1975, la société française bouge plus qu'entre la Révolution et 1939. La mécanisation, la consommation élargie, l'urbanisation satisfont des attentes du monde du travail.

VII. La guerre froide (cf. supra)

VIII. La construction européenne (cf. supra), qui décrédibilise l'action des masses au niveau d'un seul pays.

IX. L'émergence des mass-médias, nouveaux "chiens de garde" à l'efficacité redoutable.

X. La grande difficulté du parti à critiquer le stalinisme (cf. supra), les contorsions de la direction en 1956. Certains historiens datent de cette année-là le début de la grande glissade de la légitimité politique du parti.

XI. La présidentialisation/bipolarisation de la vie politique.

XII. La réorganisation de la gauche (1971 : congrès d'Epinay).

XIII. Le programme commun (1972).

XIV. Le brouillage des notions de droite et de gauche après 1981.

XV. Le retournement du taux moyen de profit, le tournant ultra libéral, la mondialisation.

XVI. Le nouveau marché du travail (ressources humaines, compétences, employabilité, recul des statuts, individualisation du travail, précarité...).

XVII. Le mirage des classes moyennes (pour bloquer la réflexion sur les formes nouvelles de la lutte des classes).

XVIII. Des transformations économiques et sociales qui conduisent à une société plus individualiste (regain du communautaire, vie associative principalement tournée vers les loisirs et animée par des statuts socio-culturels élevés) et à une décomposition du lien social (montée de l'exclusion, société clivée, perte de confiance envers les élites, crise du militantisme, crise de la citoyenneté, abstention).

XIX. L'effondrement du bloc soviétique et la conclusion tirée par les tenants du capitalisme : il n'y a pas d'alternative au système, c'est la fin de l'histoire. De fait, la fin du conflit Est-Ouest s'est accompagnée d'une baisse spectaculaire de la combativité sociale.

XX. L'approfondissement et la généralisation de la crise.43.71929N 7.40547E

XXI. Le renouveau de la contestation et de la radicalité, mais sous des formes nouvelles, moins pyramidales et plus en réseau, moins portées par des idéaux sociaux globaux mais plus à la recherche de résultats immédiats :

I. les répliques d'urgence (sans emploi, sdf, sans papiers...),

II. les combats autour des grandes causes (écologie, féminisme, antifasciste, homosexualité, sida, altermondialisme...).

L'ensemble est souvent désigné sous le vocable de "mouvement social".

 

Mais cette longue liste ne doit surtout pas donner à penser que le parti ne peut que subir les effets des politiques menées contre lui ou des évolutions de la société et du monde. Il ne faut pas glisser insensiblement de la causalité à la fatalité. Roger Martelli fait observer qu'en histoire "ce que l'on appelle une cause ou un entrelacs de causes ne fait que dessiner un champ de possibilités", rien de plus. C'est ce que montre l'histoire du parti. C'est ainsi que son expansion dans les années trente et quarante n'avait rien d'inéluctable. Elle a pourtant eu lieu. Elle doit sans doute beaucoup à la perspicacité stratégique de Maurice Thorez et des dirigeants qui l'entourent à l'époque ; aux initiatives qu'ils prennent ; aux coups d'accélérateur qu'ils donnent au bon moment.

 

Rien n'est donc écrit d'avance...

 

 

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